En 2009, au Festival Off d’Avignon, je découvrais stupéfait, « Méli-mélo 2 Le retour » par la Compagnie Chicos Mambo emmenée par le chorégraphe Philippe Lafeuille:  «…même quand il s’amuse de la danse contemporaine, il ne la caricature jamais. Vous ressentirez la présence de Zouc, c’est pour dire. Avec des airs de ne pas y toucher, ils relient tous les courants de la danse comme si tout n’était qu’une question d’amour. Mais ne croyez pas qu’ils soient des enfants de coeur : ces quatre-là ont une histoire dont on devine à peine les chapitres. Ils ont travaillé pour être là. Faire rire pour nous éclairer sur un art fragile demande une culture, un désir d’ouverture, une croyance inébranlable dans le collectif. Plus que jamais nous avons besoin de ces acrobates parce que la danse mérite son cabaret, pour qu’on y célèbre l’orgie de la tolérance ».

À l’époque, je me doutais que l’oeuvre aurait quelques difficultés à s’imposer auprès des programmateurs, tant la danse est devenue un sujet sérieux. La semaine dernière, à Saint-Germain-en-Laye, au lendemain de la première des Chicos Mambo, l’élu à la culture UMP Benoit Battistelli fait pression pour faire annuler une représentation prévue en matinée. Il obtiendra gain de cause tandis que la séance du soir fut maintenue.

Alerté par cette situation, l’auteur et metteur en scène Pierre-Jérôme Adjedj  envoya un mail au maire de Saint-Germain-en-Laye, Emmanuel Lamy.

Une lettre essentielle, qui rappelle aux élus leur rôle à l’égard de la culture et aux spectateurs que le spectacle vivant est aussi là pour nous déplaire…

Pascal Bély – www.festivalier.net

 

« Monsieur le Maire,

J’ai appris aujourd’hui avec émotion que vous étiez intervenu pour demander l’annulation d’une représentation de la compagnie Chicos Mambo, au seul motif que le contenu vous a choqué / déplu / incommodé (rayer la mention inutile s’il y en a, et compléter si besoin).

Je me permets de vous dire qu’une telle attitude relève pour le moins de l’ingérence dans le travail de l’équipe du Théâtre de Saint-Germain, et un désaveu sur ses choix. Je dois cependant admettre que de telles situations sont loin d’être rares; partout en France, des salles municipales aux réseaux nationaux, du nord au sud et de l’est à l’ouest, ce triste spectacle se reproduit. J’y vois trois raisons principales, symptomatiques d’une déviance quant à la façon de positionner la culture:

– Trop souvent, le payeur (vous) se sent le droit de vie ou de mort sur les choix artistiques (qui relèvent de l’équipe que vous mandatez).

– Trop souvent aussi, la culture n’est utilisée par les élus que comme un mieux-disant à visée électoraliste, ce qui entraîne un alignement des choix artistiques sur « ce qui plaît ».

– Trop souvent enfin, le payeur (vous toujours) peut finir par confondre son goût particulier avec le goût général.

Or, le rôle d’une institution culturelle est justement de proposer au public ce qu’il ne sait pas encore qu’il aime; c’est à cette seule condition qu’on peut sortir de cette logique de consommation qui finit par gangréner le spectacle vivant et l’aligner sur la télévision et le cinéma commercial.

Je n’ai aucun conseil à vous donner, mais de mon point de vue, vous avez tout à gagner à laisser entrer dans votre ville la surprise, l’inattendu, le déroutant, le choquant pourquoi pas… C’est comme un bon froid sec : ça fouette le sang et ça aide à se sentir vivant, ça pousse à parler à l’autre, à le rencontrer au lieu de le côtoyer seulement dans la promiscuité en velours de la salle de théâtre. Cette vie dans la cité n’a pas de prix, elle stimule la capacité à inventer l’avenir !

 A l’inverse, si votre objectif est de laisser vos administrés se confire dans le conformisme des idées reçues, alors ne dépensez plus un euro dans la culture, c’est de l’argent gâché ! Le conformisme, nous y glissons toutes et tous sans même nous en apercevoir si rien ne vient nous réveiller. Supprimez le budget culture, les élus chargés de la voirie et des bacs à fleurs vous béniront, ainsi qu’une grande partie de vos administrés.

Comptant sur votre bon sens et votre sens des responsabilités, je vous prie d’agréer, Monsieur le Maire, l’expression de ma considération distinguée…

Pierre-Jérôme Adjedj, 

Auteur / Metteur en scène

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