Le KunstenFestivalDesArts aime nous raconter des histoires issues d’un autre continent ou d’une rue de Bruxelles! En jouant avec les distances, ce festival n’oppose pas le local et le global, mais les articule pour humaniser le processus de mondialisation qui, avec la crise systémique, nous effraye un peu plus chaque jour. En traversant les frontières du documentaire et du théâtre à partir du social, le Kunsten vibre avec son époque en s’émancipant de la spécialisation des arts.

Première histoire, celle racontée par un collectif italien, ZimmerFrei, qui a infiltré la rue de Laeken à Bruxelles pour nous offrir « Lkn confidential »,  un documentaire drôle et subtil. Du bitume aux devantures des magasins, en passant par les arrières boutiques, nous voilà émerveillé tel un enfant qui ouvrirait la trappe du grenier. L’économie « réelle », humaine, se dévoile. Tout n’est que contrastes, oppositions, décalages, à mille lieues des logiques d’uniformisation qui défigurent nos entrées de ville et standardisent nos comportements alimentaires et culturels. La rue de Laeken est un « biotope » où se nichent des « espèces » fragiles et déterminées (un vieux coiffeur prêt à coiffer son chien en attendant le client, une boulangère qui rêve du boulanger, un droguiste explosif, …). Le documentaire évite de sombrer dans la nostalgie, car cette économie-là est bien réelle : elle subsistera, car la rue reste le plus court chemin pour vivre dans une économie sociale et solidaire.

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Deuxième histoire, celle écrite par Henrik Ibsen, « une maison de poupée », publiée en 1879 et adaptée par le metteur en scène argentin, Daniel Veronese. À l’époque d’Ibsen, Nora (femme considérée comme « simplette » par son mari avocat, Torvald Helmer) est mère de trois enfants. Elle fait un faux en écriture pour trouver l’argent nécessaire à la guérison de son époux. Une fois la tricherie dévoilée, elle doit faire face à la colère de cet homme dont la vision du mariage reste subordonnée à la société bourgeoise. Chez Daniel Veronese, Nora a tout de la femme émancipée : dynamique, jean’s moulant, danseuse à ses heures. Son mari est un ancien avocat qui a fait faillite pour devenir…banquier. Veronese amplifie les contrastes : au décor dépouillé digne d’une maison après le passage des huissiers (incarnée par la frêle silhouette de Christina, une amie dans le dénuement), il oppose les corps gros du mari, du prêteur et de l’amie médecin. La force de la mise en scène est d’accentuer l’étau entre le milieu bancaire qui impose ses valeurs jusque dans le couple et la corruption qui gangrène la société argentine. Le propos politique (à l’exception du désir d’émancipation de Nora) s’efface au profit des dictats de l’économie financière. Le salon devient un espace intermédiaire entre la rue et le bureau à domicile du banquier où circulent les flux d’une économie rigide pilotée par le pouvoir masculin. Daniel Veronese humanise ce que la banque voudrait bien gommer : la fragilité de chacun d’entre eux face à cette économie qui leur enlève leurs capacités à poser des choix. Alors que les femmes se sont émancipées par l’accès au savoir et à l’éducation, qu’elles ne sont plus sous le joug du religieux, qu’adviendra-t-il de leur autonomie alors que le pouvoir économique reste aux mains des hommes ? La dernière scène (que nous ne pouvons divulguer) esquisse une réponse et bouleverse le public jusqu’à ressentir dans la salle une peur collective qui n’annonce rien de bon.

Troisième histoire écrite par Zachary Oberzan. Auteur américain pour le théâtre, cinéaste et musicien, il est face à nous, guitare en bandoulière. Comme la contorsionniste Angéla Laurier qui nous avait présenté une oeuvre très personnelle autour du lien avec son frère schizophrène en mai dernier aux Subsistances de Lyon, Oberzan se dévoile. Adolescent, il réalisait des pastiches de films en vidéos avec sa mère et son frère (dont le kitchissime « Kickboxer  » de Jean-Claude Van Damme »). Gator fut emprisonné pour trafic de drogue. Vingt ans plus tard, l’un est devenu artiste, « as de la manipulation » et l’autre a acquis une solide expérience de scénariste, de direction d’acteurs pour sublimer la réalité carcérale. Oberzan enchevêtre les films (ceux de sa jeunesse puis rejoués à l’identique aujourd’hui, tandis que s’y glisse le vrai film de Van Damme) et chante sur scène de vieux standards. On rit beaucoup en fonction des raccords, on s’émeut face à la transformation des corps (ou comment la prison façonne une silhouette) et l’on se surprend à devenir le confident d’une famille reconstituée, mais jamais séparée. La force de « Your brother, remember ? » est de déjouer les statuts (qui est finalement l’acteur, le prisonnier ?) pour relier les destins autour d’une histoire commune qui n’est pas loin d’être la notre : nous jouons tous notre partition artistique pour échapper au sort que nous réserve notre classe sociale. Ce soir, à Bruxelles, nous sommes peut-être quelques-uns à reconnaître le frère qui nous a libérés.

Pascal Bély www.festivalier.net

« Your brother, remembert? » de Zachary Oberzan a été joué du 9 au 13 mai 2010,

« Lkn Confidential » de ZimmerFrei a été projeté du 9 au 29 mai 2010,

« El desarrollo de la civilizacion venidera » de Daniel Veronese a été joué du 13 au 15 mai 2010, dans le cadre du KunstenFestivalDesArts de Bruxelles.

Crédit photo: (c) Almudena Crespo-Academie Anderlecht 

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