À Bruxelles, le Musée Magritte  propose une déambulation poétique où les mots du peintre gravés dans les murs en bois résonnent avec les toiles. À parcourir les étages dans tous les sens, le visiteur passe d’une époque à l’autre : en traversant les courants, il change aussi son regard et se met en mouvement. Au même moment, le KunstenFestivalDesArts  présente «Zero», chorégraphie écrite par Ioannis Mandafounis, Fabrice Mazliah et May Zarhy. Par le fruit du hasard, «Panique au moyen âge » de Magritte opère le lien.

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Ici les têtes disparaissent et les corps s’enchevêtrent sans aucune logique. Tandis qu’une partie saute par la fenêtre, l’autre se transforme. Entre radicalité du geste et lente métamorphose, Magritte peint le corps comme témoin d’un changement de civilisation où à la panique générale répond le long travail des processus de transformation.

Avec ce trio originaire de Francfort, la « panique » se prolonge sur scène. Jouissif ! Ici, on ne danse pas le « corps objet » (paresse de tant de chorégraphes « tendance » qui, faute d’un propos, créent de l’emballage) mais un corps sans mémoire, sans passé et sans avenir, où chaque mouvement est une naissance. Alors qu’un se jette au dehors du plateau en s’enfouissant dans des objets (ici des « enceintes »), deux autres s’enchevêtrent pour nous offrir une danse profondément picturale qui nous laisse le temps de la contempler.

Leurs corps sans mémoire finissent par ne reposer sur rien, se nourrissent du déséquilibre et du toucher. Il s’en dégage une grande liberté d’explorer tout ce que le corps peut produire d’articulations insensées! On pense à l’espace de l’internet qui automatise notre mémoire par l’activation des réseaux d’information pour nous « stocker » sur des disques durs, où le corps biologique se prolonge dans le virtuel (l’oreille Bluetooth, le doigt sur l’Iphone, ..). Leur danse transforme le lien avec les spectateurs jusqu’à nous inclure dans la naissance des mouvements comme si nous en étions des accoucheurs. Ils n’hésitent pas à nous regarder droit dans les yeux, à éteindre les lumières pour nous faire entendre le bruit des déplacements, à faire vibrer les gradins en amplifiant le son d’un corps tombé à terre.

 

À ces corps sans mémoire, ils répondent en créant la mémoire du spectateur, car tout se joue dans un « ici et maintenant » qui mobilise nos ressentis. Est-ce pour cette raison que nous ne les quittons jamais, que nous apprenons avec eux ce langage chorégraphique (à l’image d’un didacticiel créatif !), ce vocabulaire du prolongement qui nous guide de la ligne à la courbe…
« Zero » est une danse de l’acte créateur dont nous serions des porteurs de mémoires. C’est une oeuvre aussi rare qu’un lien entre un peintre et trois chorégraphes.
« Zero » de Ioannis Mandafounis, Fabrice Mazliah et May Zarhy a été joué au KunstenFestivalDesArts de Bruxelles du 8 au 12 mai 2010.

 

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