Au-delà des institutions bien loties, la diffusion de la danse me paraît de plus en plus fragilisée. Nous perdons, me semble-t-il, la vision sur sa place dans une société qui ne cesse de « jouer » avec le corps et de bafouer l’éthique du vivant. Il nous faut donc investir des territoires où spectateurs, artistes et programmateurs élaborent un discours, non pour l’enfermer dans une rhétorique, mais pour l’ouvrir vers un espace circulaire. Nous avions à l’automne dernier salué l’initiative du chorégraphe marseillais Michel Kelemenis. Avec « Questions de danse », il avait créé le « plateau » en invitant des artistes en cours de création pour organiser ensuite un échange avec le public. C’est ainsi que la danse inclut et ne prend personne de haut. La même démarche a été engagée par « Les Hivernales » (centre de développement chorégraphique d’Avignon) avec son rendez-vous régulier « les lundis au soleil » où artistes et acteurs culturels de la danse proposent un regard, une production. Ce soir, Michel Kelemenis est l’invité avec deux danseurs (Fana Tshabalala, Caroline Blanc) et deux propositions (« Lost & Found », « That side »).

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« Lost & Found » est une création de Fana Tshabalala, danseur sud-africain intégré pour cinq mois dans la compagnie depuis novembre 2009. Ce solo est le résultat de son travail entrepris au cours de sa résidence marseillaise. Comme un remerciement, il nous danse. Et nous voilà embarqués dans sa ronde, dans ses déplacements où l’amplitude est un geste d’amitié. On ressent la quête d’un mouvement qui serait à la fois une recherche personnelle et une ouverture à la différence. Comment ne pas éprouver dans ce solo, la dynamique d’une danse « métissée », « globalisée » qui amplifie la diversité, mais nous relie à elle. Fana est magnifique.

« That side » est un « nouvel aphorisme ». Convoquant deux danseurs pour une même solo, Michel Kelemenis nous interroge sur notre rapport à percevoir sa danse à partir de deux interprétations. Fana Tshabalala et Caroline Blanc forment cet « entre », entre le chorégraphe et le public, entre l’écriture chorégraphique et leur réceptacle sociétal. Ils sont différents sur bien des domaines : leurs corps, leurs imaginaires, leurs cultures (africaine et française) et sur l’appréhension du langage de Michel Kelemenis (Caroline Blanc travaille pour la compagnie depuis 2004).

Ainsi,  le noir se fait et la Danse peut s’exécuter.

Le premier solo est interprété par Caroline Blanc. Elle connaît l’écriture chorégraphique de Michel Kelemenis, ses appuis, comme si son corps, ses muscles étaient tracés de ce langage, de son vécu. Elle traduit cette dynamique à l’aide de son « background » qui lui donne cette disposition particulière à se fondre dans ses gestes qu’elle fait siens. Elle impulse le mouvement avec une émotion palpable comme si « l’autre côté » portait sa part de cauchemar, amplifiée par la musique électroacoustique (pour jouer sur la dénomination electroacouCycle) de Christian Zanési. Onze minutes où le temps se réduit, s’étire. Entre le langage du mouvement et cette musique de l’enchevêtrement, elle explore le sensible, elle joue de sa force. Elle se couche, court, se perd et s’approche de la lumière. Elle sépare pour encercler et englober. Avec Caroline Blanc, la danse « arpente » la musique, qui n’est plus un « fond » mais participe au fond…Et c’est beau.

Fana Tshabalala nous revient pour rejouer « That side ». Dans les pas de Caroline, il peut y aller de sa force sensible. Son corps en mouvance illustre une gestuelle plus « coulée », « ouatée ». Ce magnifique interprète ajoute un sentiment d’humanité à cet « autre côté » où le corps est source de transmission, de récepteur et d’ouverture. Celui-ci est nourri du vécu, de culture et finit par bouleverser  le champ des perceptions.

Avec ces deux interprétations, le geste, évanescent, de par sa nature, démontre qu’un mouvement ne peut être identique et similaire. Le corps, matière humaine, ne sera jamais supplanté par les nouvelles technologies qui l’aseptisent, mais au contraire confère à la danse, ce charme de l’instant, ce rêve d’être l’interprète d’une musique qui danse.

En offrant à Fana ce solo qu’il pourra jouer avec trois projecteurs en Afrique du Sud, en lui permettant d’interpréter sa création née en France, en nous donnant une double lecture de « That side » où chaque danseur peut créer une improvisation dans un interstice, Michel Kelemenis dessine les contours d’un modèle démocratique de développement de la danse. Basé sur des valeurs de générosité, d’écoute mutuelle entre public et artistes, de dons et contre dons, il tisse la toile des liens qui nourrit la danse. Ce soir-là, le débat avec les spectateurs n’avait pas besoin d’une « médiation » clivante et réductrice, mais qu’importe : Michel Kelemenis sait nous faire parler de danse parce qu’il considère à juste titre, qu’elle est le territoire d’un sensible partagé.

Pascal Bély-Laurent Bourbousson- www.festivalier.net

« Lost and Found » de Fana Tshabalalaet « That side » de Michel Kelemenis ont été joués le 8 mars 2010 aux Hivernales d’Avignon.

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