Le théâtre penche. Après les structures métalliques et les échafaudages qui ont envahi les scènes du dernier Festival d’Avignon, métaphore de la déshumanisation de nos sociétés, la tendance est à la pente. « Avatar » le film de James Cameron illustre ce monde en 3D, où le bas est en haut, où tout penche pour mieux rééquilibrer le vivant. Deux pièces méritent une analyse approfondie, d’autant plus que leurs scénographies se ressemblent étrangement.

 « Öper Öpus» de Zimmerman et De Perrot nous offre une scène toute en horizontalité, qui penche dangereusement. Métaphore de l’instabilité, elle voit un collectif pluridisciplinaire composé d’un DJ un peu déjanté et de quatre danseurs-circassiens où les corps longilignes des uns  répondent des corps tout en rondeurs des autres, dans un équilibre quasi parfait. Le décor est fait de tables et de chaises tandis que des morceaux de bois jetés à terre encerclent la scène. Il y a également des trappes qui permettent de voir à travers les planches. Nous voilà donc sur une aire qui s’amuse du déséquilibre pour interroger les relations humaines. Les corps minces, gros, musclés, imposants autorisent certaines audaces pour questionner les stéréotypes qui déséquilibrent les rapports sociaux. La mise en scène accentue le chaos permanent, où l’on joue de la pente pour tenter de se risquer dans le lien et l’humain avec humour, décalage, tendresse et énergie. On se s’ennuie pas à les voir se moquer comme des clowns, à recréer l’univers de Jacques Tati, mais on finit tout de même par se sentir un peu seul.

Étrange paradoxe. Le déséquilibre, c’est souvent de la douleur, du fragile. Cette approche est purement escamotée alors même que cette pièce ne parle que du corps !  L’horizontalité est ici approchée à partir d’une vision verticale (accélération-perte de vitesse, haut-bas, … ) où le déséquilibre ne se joue qu’à la surface si bien que le spectateur est séduit par la forme, mais rarement touché. Le tout s’inscrit dans une mécanique, un rouage que la technique sans faille des circassiens ne fait qu’accentuer. On cherche un point pour ne pas glisser aussi, mais à force d’observer la surface qui décline, on reste en dehors. Or, l’horizontalité a besoin d’un centre de gravité que l’on ne trouve jamais. On effleure juste le « sale » pour ne pas se salir les mains. À vouloir être à la frontière du théâtre, du cirque et de la danse, ils ne sont sur aucun territoire, sauf celui de la performance, d’une esthétique de l’excellence que le public ne se gêne pas d’applaudir quitte à faire fuir la poésie du fragile. À défaut d’« intranquillité », on joue avec le décor et des pans entiers du sol. Bien vu, mais sans risque.

On pourrait reprendre mot pour mot les critères de cette analyse pour le spectacle conçu par Mathurin Bolze pour la compagnie MPTA, « du goudron et des plumes ». Ici, point de DJ mais du jazz et du bon qui se fond dans le décor là où la platine s’imposait. Ici aussi, la scène penche tel un radeau de la méduse où des trappes permettent aux cinq circassiens de traverser cette scène pour se pencher sur notre ici-bas fait de logiques symétriques. Mais il y a une différence fondamentale avec le spectacle précédent: le déséquilibre nous invite à explorer le fragile, le sensible. Ici, on ne s’accroche pas au décor, mais on s’y relie pour communiquer. La pente produit de la poétique qui libère de l’espace, abat les cloisons là où elle n’était que mécanique chez « Öper Öpus» . C’est une poétique qui adoucit le monde circassien fait de barres, de cordes et de gestes symétriques. Le collectif emmené par Mathurin Bolze tend vers le mouvement dansé pour interroger notre vivre ensemble alors que tout penche vers le vide sidéral de la perte des valeurs. Ici, la crise de civilisation est palpable: d’un monde de fer, de planches qu’ils finissent par faire exploser, ces beaux artistes nous guident vers un environnement plus aérien, où le fragile est la ressource du lien, où l’articulation s’amplifie au détriment des rouages (de va-et-vient) qui formatent depuis si longtemps notre approche de l’humain. Avec eux, le centre de gravité sur scène est une passerelle où la force du collectif se joue du déséquilibre pour mieux se régénérer.

À aucun moment le public n’applaudit la performance physique parce que le propos n’est pas là: leur poésie habite tant notre imaginaire qu’on en oublierait notre place assise de spectateur. Quelques maladresses de mise en scène mériteraient d’être effacées (comme celle avec les ombres chinoises, grand moment kitchissime!) pour que ce goudron et ces plumes finissent durablement par nous coller à la peau.

Pascal Bély -www.festivalier.net

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« Du goudron et des plumes » de la compagnie MPTA a été joué les 28 et 29 janvier 2009 au Théâtre des Salins de Martigues.

 « Öper Öpus» de Zimmerman et De Perrot a été joué en novembre 2009 au théâtre du Merlan à Marseille.

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