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La formule pourrait paraître un peu usée et pourtant : « Notre terreur » du collectif « D'ores et déjà » emmené par Sylvain Creuzevault est un choc. Parce ce que l'on a perdu l'habitude d'être bousculé avec autant d'intelligence?

Fébrile, fragile, un homme brandit son index vers le ciel et tend son regard vers un Robespierre par les mots convoqués. Plonge l'assemblée – de spectateurs ? ici divisée par le dispositif bilatéral, dans un contexte historiquement défini, celui de la terreur. Encore opaque à nos mémoires, ce temps devient soudain le nôtre. Alors que les paroles de la Marseillaise résonnent au loin, c'est bien du mythe fondateur de notre identité nationale dont il est question ici. Ce comité de salut public composé de douze hommes qui gouverna la France de septembre 1793 à juillet 1794 ne fut jamais réuni au complet. Par la grâce du théâtre, ils sont là, à table, à vouloir concilier ce que nous n'avons jamais réussi depuis : pulsions monarchiques, démocratie représentative et gouvernance collective. À défaut d'un roi, le peuple français et ses élites n'ont cessé depuis la Révolution, de jouer différentes facettes de la tragédie du pouvoir avec fastes « royaux » et tout le cérémonial républicain approprié. Rien étonnant à ce que Sylvain Creuzevault convoque l'homme brut et ses parois rupestres, le Théâtre et son sang, l'Opéra et son rideau rouge, pour que nos démons autoritaires puisent avoir le beau et le mauvais rôle et donner à l'histoire de notre démocratie la chair historique qui semble lui manquer.

Nous assistons donc à une création collective qui pour le coup, de théâtre, redonne l'espoir que cela peut exister, quand on la veut nourrie, fertile, in( )carnée. Formidablement portée par ces sept interprètes masculins habités par leurs corps tour à tour volontaires et fébriles, l'ardeur de leur passion s'empare de nos tripes et fait voler en éclats la tiède torpeur de nos citoyennetés de pacotille.

Car nous, peuple spectateurs, sommes aussi de la partie : loin de nous éclabousser de leurs liquides, ils nous maintiennent suffisamment à distance pour que nous puissions projeter dans le corps des acteurs notre soif d'idéaux démocratiques et nos lâchetés de citoyen passif. Des tables de travail où nos hommes droits dans leurs bottes écrivent méticuleusement leurs lois tandis que circulent de tendres brioches, notent scrupuleusement leurs décisions votées à la quasi-unanimité, il ne reste, deux heures après le début de la représentation, qu'un champ de bataille : celui où les corps (constitués ?) se sont affrontés, où le sang du théâtre a coulé, où la peinture a maculé de blanc le visage de Robespierre, clown triste de nos idéaux piétinés.

Mais que s'est-il donc passé ? Leur incapacité à imaginer ensemble une société meilleure les ont mis en rupture de contrat social, les ont isolés dans leur déchéance. Ils se sont enfoncés dans la déliquescence des chairs, comme de la cohérence de leur pensée. Les hérauts de l'égalité et de la justice ont libéré les démons narcissiques de l'animal social.

C'est ainsi que la mise en scène épouse ce processus qui nous a emportés, spectateur-citoyen: aux corps droits du début inclus dans un jeu vertical descendant de répliques à fleurets mouchetés, se substitue peu à peu une chorégraphie où le corps social saigne de tant de coups portés à l'idéal révolutionnaire. Devenus fous parce que violents et violentés, nos hommes n'ont plus que le rire pour nous alerter du pire qui nous attend.

C'est le rire du fou qui vient nous sauver.

C'est le rire qui nous épargne d'un théâtre qui distillerait le poison du propos moralisateur.

C'est le rire pour nous apprendre à nous jouer des jeux du pouvoir.

C'est le rire qui fait de nous des citoyens éclairés au moment même où une bande de bouffons piétinent l'héritage de la Révolution Française.

Alors que le sol est maculé de blanc et de rouge, nous quittons le théâtre, le bleu à l'âme. Nous savons qu'au dehors, le gouvernement de la terreur ne se laisse pas intimider de la sorte. Qu'importe. Le théâtre nous a donné ce soir la force de croire aux valeurs de liberté, d'égalité et de fraternité pour (re)partir au combat.

Pascal Bély et Joanna Selvidès. www.festivalier.net

A lire la critique sur « le père tralalère » de la même compagnie, présenté au dernier festival d’Automne de Paris.

« Notre terreur », création collective d’Ores et Déjà, mise en scène Sylvain Creuzevault, au Théâtre des Celestins de Lyon du 24 novembre au 4 décembre 2009.


 

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