À la sortie de « Öper Öpus » de Zimmerman et De Perrot présenté au Théâtre du Merlan à Marseille, je prévois de ne rien écrire. Ce spectacle a beaucoup de qualités, mais il lui en manque une pour faire l'objet d'un article : une profondeur dans laquelle mon écriture pourrait se perdre, se régénérer. Sauf qu'une remarque d'une professionnelle de la culture me fait sursauter : « c'est un divertissement, ne te prend pas la tête et de toute manière tu vois trop de spectacles ». Il faut du temps, de la réflexion pour répliquer à cette sentence réductrice qui tombe comme un couperet.

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Cette pièce a tous les atouts pour concilier profondeur et plaisir, sens et divertissement. D'abord la scène qui, toute en horizontalité, penche dangereusement, métaphore de l'instabilité. Il y a ce collectif pluridisciplinaire composé d'un DJ un peu déjanté et de quatre danseurs ? circassiens où les corps longilignes des uns  répondent des corps tout en rondeurs des autres, dans un équilibre quasi parfait. Il y a également ce décor fait de tables et de chaises tandis que des morceaux de bois jetés à terre encerclent la scène. Et puis il y a des trappes partout pour voir à travers les planches. Nous voilà donc sur une aire qui s'amuse du déséquilibre pour interroger les relations humaines. Les corps minces, gros, musclés, imposants permettent certaines audaces pour questionner les stéréotypes qui déséquilibrent les rapports sociaux. La mise en scène accentue le chaos permanent, où l'on joue de la pente pour tenter de se risquer dans le lien et l'humain avec humour, décalage, tendresse et énergie. On se s'ennuie pas à les voir se moquer comme des clowns, à recréer l'univers de Jacques Tati, mais on finit tout de même par se sentir un peu seul.

Étrange paradoxe. Le déséquilibre, c'est souvent de la douleur, du fragile. Cette approche est purement escamotée alors même que cette pièce ne parle que du corps !  L'horizontalité est ici approchée à partir d'une vision verticale (accélération-perte de vitesse, haut-bas, ? ) où le déséquilibre ne se joue qu'à la surface si bien que le spectateur est séduit par la forme, mais rarement touché. Le tout s'inscrit dans une mécanique, un rouage que la technique sans faille des circassiens ne fait qu'accentuer. On cherche un point pour ne pas glisser aussi, mais à force d'observer la surface qui décline, on reste en dehors. Or, l'horizontalité a besoin d'un centre de gravité que l'on ne trouve jamais. On effleure juste le « sale » pour ne pas se salir les mains. À vouloir être à la frontière du théâtre, du cirque et de la danse, ils ne sont sur aucun territoire, sauf celui de la performance, d'une esthétique de l'excellence que le public ne se gêne pas d'applaudir quitte à faire fuir la poésie du fragile. À défaut d'« intranquillité », on joue avec le décor et des pans entiers du sol. Bien vu, mais sans risque.

Dans son dernier album, Alain Souchon chante « putain ça penche, on voit le vide à travers les planches » en référence aux marques (Prada, Gucci, Versace, ?) qui envahissent les esthétiques et véhiculent une vision autoritaire de la société. Ici, le vide est visible parce qu'on se joue des corps pour perfectionner des esthétiques.  Zimmerman et De Perrot prennent le risque de se faire habiller pour l'hiver par une minorité silencieuse qui pense qu'un théâtre n'est pas destiné aux techniciens de surface.

Pascal Bély ? www.festivalier.net

« Öper Öpus » de Zimmerman et De Perrot présenté au Théâtre du Merlan à Marseille jusqu’au 24 novembre 2009.

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