« Les témoins ordinaires » de Rachid Ouramdane est actuellement à l’affiche du Festival d’Automne à Paris jusqu’au 18 octobre 2009. Rendez-vous au Théâtre de Genevilliers pour une ?uvre rare, fragile, complexe. Retour sur cette pièce vue au dernier Festival d’Avignon.

« Les témoins ordinaires » vous traverse et tisse sa toile avec la dernière création de Maguy Marin,  « Description d’un combat ».  Il y a chez ces deux chorégraphes, l’impérieuse nécessité de donner la parole à ceux qui ne l’ont plus. Avec eux, la danse a un propos parce qu’elle écoute ses contemporains et positionne le public dans un travail, avec respect, pour l’aider à  se projeter dans une vision assumée.

Ici, ce sont les invisibles, ceux que l’on n’entend plus dans nos espaces médiatisés à outrance, où le temps de l’humain se réduit à une variable d’ajustement. Ce sont ceux qui ont vécu la torture aux quatre coins du monde, dans des contextes politiques et économiques différents des nôtres, mais dont les vies brisées sont incluses dans notre histoire, n’en déplaise à nos autorités qui n’ont toujours pas entamé le devoir de mémoire.

Comment la danse peut-elle offrir un lieu de parole, restituer l’innommable sans voyeurisme, ni interprétations abusives ? En posant d’abord un cadre, radical, à peine le spectacle commencé: des petits hauts parleurs perchés diffusent les mots de torturés. Progressivement, la lumière s’éteint. Nous ne voyons plus, nous cherchons l’espace de la représentation. Il est en nous. Dans notre capacité d’écoute. Rachid Ouramdane nous positionnerait-il dans une fonction thérapeutique ? Les témoignages se succèdent, se répondent. Le son engourdit nos corps comme s’il provoquait un lâcher-prise salvateur : il n’y a plus rien à comprendre, c’est au-delà de la raison. Lâchons.

L’obscurité disparaît peu à peu : un mur de projecteurs illumine la scène pour « mettre en lumières ». Comme chez Maguy Marin, la lumière amplifie le sens. Un danseur arrive et règle une guitare électrique posée à terre. Elle diffuse un son strident, une sonnerie aux morts-vivants : une onde de choc se prépare. Un son pour recréer le fil de la vie. L’art va donc s’emparer du sujet, le célébrer, avec modestie, respect et mise à distance.

Ils sont cinq danseurs à errer sur scène, entre la vie et la mort. On devine à peine leurs visages : ils sont silhouettes. Un écran posé à terre projette les visages resserrés des témoins. Aux têtes sans corps répondent les corps sans tête. C’est sublime dans l’horreur. Ils déambulent, se croisent sans se voir. Et cela dure. Ces corps torturés cherchent leur cimetière : Rachid Ouramdane leur offre l’espace de la réparation, celui où l’on remet en lien les membres désarticulés, celui où les mots se font entendre par le corps. Coûte que coûte, revenir vers le corps.

Mais il faut écouter ce qu’ils nous disent. Les danseurs, magnifiques porte-parole, incarnent avec force ces corps qui semblent avoir perdu toute fonction biologique. Certains  mouvements répètent inlassablement la même histoire, comme les images en boucle à la télévision les jours d’attentats. Le « corps politique »  dévoile une à une ses peaux composées d’armures fracassées. Les jambes et les bras se désarticulent.  Le corps du danseur devient alors une masse informe et vulnérable : le bourreau soulève, joue avec et prépare le charnier. L’instant est sidérant.

À d’autres moments, ces âmes torturées ont le corps d’un f?tus se contractant sous les coups extérieurs. La mort est un prélude à la renaissance. Et puis, la cérémonie bascule : la danse se fait douleur. La danseuse tourne sur elle-même au cours de minutes interminables : elle risque à tout moment de perdre son centre de gravité, de se brûler les pieds par contact avec le sol. Cette torche vivante fait tomber les bras et la tête. L’art se niche au c?ur de la torture : beau et troublant à la fois.

Alors que la lumière s’intensifie, que l’errance se poursuit, nos âmes torturées s’apaisent peu à peu. Nous avons écouté. La guitare s’élève et se balance : la pendule du temps fonctionne à nouveau, à moins que cela ne soit un hommage aux pendus, à leur dernière danse.

Le témoignage d’une femme réapparaît à l’image et les mots préparent la fin de ce cérémonial majestueux. Pour Rachid Ouramdane, rien ne peut remplacer la parole. Beau geste d’un chorégraphe qui ose immobiliser sa danse pour s’effacer : seuls les mots peuvent faire entendre l’innommable.

Et le public ne s’y trompe pas : il applaudit avec respect ce qu’il ne peut ovationner.

Pascal Bély – www.festivalier.net

 

« Des témoins ordinaires » de Rachid Ouramdane, au Festival d’Avignon, du 19 au 28 juillet 2009 puis au Festival d’Automne de Paris du 8 au 18 octobre 2009.

Crédit photos: Christophe Raynaud de Lage.

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