C'est une semaine turbulente, dans un climat de persécution et de décadence qui enveloppe tout le pays. La peur s'immisce partout, les barrières se dressent, le népotisme s'invite au plus haut niveau de l'Etat, l'argent infiltre les lieux du savoir, les commentaires sur les sites internet des journaux concernant Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, sont d'une violence inouïe. La société du spectacle et du jeu, érigée en propos artistique à la Biennale d'Art Contemporain de Lyon, entame sa descente aux enfers. Il ne manque plus qu'à installer nos politiques dans une émission de « télé réalité » pour qu'ils décident de notre avenir tout en dévoilant leurs penchants sadiques envers des fonctionnaires de La Poste.

Dans ce contexte,  où trouver l'apaisement pour ne pas perdre son sens critique et l'amplifier? Alors que l'inculture nous est proposée comme modèle de développement, que les artistes s'inquiètent de devoir se plier à des impératifs de marketing, pousser la porte d'un théâtre devient un acte de résistance. Celui de Nîmes accueille la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker pour sa dernière création «The Song». Le hall d'entrée est glacial, entre monument historique et lounge pour cadres fatigués. Assurément spectaculaire, mais si peu chaleureux. Tout y semble statufié. Le contraste est saisissant avec le décor de « The Song » : pas de tentures noires, un ciment à nu où l'on perçoit  toute la machinerie théâtrale. Les murs ne sont que raccords, replâtrages, poulies et rouages. La fin de notre société industrielle servirait-elle la scénographie, à moins que la rudesse du béton ne nous renvoie à la dureté de l'époque. Malgré tout, plane sur le plateau, une bâche brillante qui jouera tout au long de l'?uvre sa fonction : nous rappeler qu'avec une matière fragile, on peut illuminer un propos.

 

[youtube=http://www.youtube.com/watch?v=HlQuhLfEfbY&w=404&h=246]

(superbe vidéo à voir et revoir!)

Ils sont neuf danseurs masculins accompagnés de Céline Bernard, bruiteuse (magnifique présence, en totale écoute empathique). Tout semble ouvert afin que la danse soit une chanson que l'on fredonnerait le temps d'un bonheur retrouvé. Ils ont donc poussé le décor pour faire place au groupe, à leur projet : prolonger leurs mouvements dans notre imaginaire pour que leurs pas soient notre partition. Car tout n'est que silence, mis à part les bruits produits par Céline Bernard, des chansons jouées a cappella, et des chants d'oiseaux créés par ses danseurs à l'agilité volatile.

Rarement, je me suis senti autant inclus dans une ?uvre.  Leurs allers ? retour entre le centre et les bords de scène provoquent l'ouverture qui stimule tous mes sens et me plonge dans un abyme de beauté, de légèreté et d'apesanteur. Pendant une heure et cinquante minutes (cette durée inhabituelle est le signe d'une danse qui s'autorégénère), je suis un spectateur contemplatif actif. Ils incarnent tout ce que notre société industrielle ne peut assimiler : le déséquilibre est une force, « essayer » participe de l'?uvre, le silence est un espace sur lequel on s'appuie pour que le sens soit un bruit, la circularité (même fragile) est préférée aux ruptures linéaires. Ici, les hommes forment une toile où l'intensité de leurs liens propulse leur danse vers cette chanson virtuelle et entêtante, où les rapports de force et sentiments amicaux font partie intégrante du « jeu musical ». En l'absence d'instrument de musique, ils font de l'invisible, une matière immatérielle, celle qui se moque du spectaculaire, mais se nourrit d'échanges humains au c?ur d'une société écologique. L'optimisme nous contamine, car ces danseurs ne lâchent rien : leur sensibilité à fleur de peau est leur force qui nous empêche d'intellectualiser la danse. En jouant avec les éclairages (on allume puis on éteint), avec la bâche (voile enveloppant puis liquide mélodieux quand elle tombe à terre), les scénographes Ann Veronica Janssens et Michel François provoquent notre sidération et notre lâcher-prise qui participent au processus de création d'une musique partagée. L'énergie de la scène se propage telle une vague. À force d'inclusion, « The song »  frôle la comédie musicale qui conduit certains spectateurs à taper du pied, bouger leur corps, dans ce silence si chantant.

Anne Teresa de Keersmaeker chorégraphie le « sensible » et signe un manifeste pour une société où l'art serait au service d'une économie de l'immatérialité. Mais pour cela, elle convoque aussi les Beatles avec « Helter Skelter » pour ouvrir nos mélodies avec le rock, seule musique capable de nous rendre chaleureux dans le chaos.

Cette énergie nous revient lors du final tandis qu'un faisceau lumineux éclaire les rangées de spectateurs. Je reçois cette lumière sur mon visage, je ferme les yeux, j'ouvre mes bras et me voilà propulsé dans un ailleurs, si loin de la décadence de l'Empire.

Pascal Bély – www.festivalier.net


« The song » d’Anne Teresa de Keersmaeker a été joué les 6 et 7 octobre 2009 au Théâtre de Nîmes.

En tournée française:

– 13 et 14 octobre à Mulhouse

– 10 décembre, Amiens

– 19 janvier, Caen,

– du 26 au 28 janvier, Grenoble.

– du 6 au 9 février, Limoges,

– 17 février, Bordeaux,

– 24 et 24 février, Orléans.



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *