Le bus (payant…) qui nous ramène vers Avignon est étrangement calme. Aucune passion, ni amertume de la part du public à l’égard de « La guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres » d’Amos Gitaï adaptée du texte « la guerre des juifs » de Flavius Josèphe.

Il raconte la grande révolte des juifs de Galilée et de Judée contre l’Empire Romain au 1er siècle. La rébellion fut écrasée par le Général Vespasien et son fils Titus, qui deviendront tous deux empereurs. Cet événement signe la fin de la souveraineté juive et le début d’un exil qui durera près de deux mille ans.

Jeanne Moreau s’assoit et tient dans ses mains un cahier, tel un livre de contes et  de légendes. Son charisme sert la fonction de l’historien Flavius Josephe qui, fait prisonnier, assista du côté des Romains à l’écrasement du peuple juif.  Elle assume ce rôle d’observateur-acteur même ici, où elle participe, impuissante, au naufrage d’une mise en scène qui  immobilise les spectateurs pris au piège d’une forme hybride (entre théâtre, lecture et travelling de cinéma) et resserre notre vision vers elle.

Le jeu se réduit à des mouvements en coulisse, à des happenings d’acteurs. La carrière de Boulbon n’est qu’un décor de cinéma plaqué sur une scène théâtrale où des échafaudages se déplacent sur des rails imaginaires qui ne mènent nulle part. Un orchestre joue les intermèdes à défaut d’être inclus dans une dramaturgie. Au final, la forme impose une vision du martyr juif si verticale qu’elle empêche au théâtre d’offrir un espace de transcendance.

Nous sommes quatre à débattre dans le bus du retour. Notre frustration est palpable, mais pas pour les mêmes raisons. Sylvie et Christine saluent la beauté du texte où les faits de l’histoire se noient dans les « larmes de l’historien ». La figure mythique de Jeanne Moreau habite Flavius Josephe avec distance et empathie et sert le parti pris d’Amos Gitaï : rendre hommage au peuple juif à partir d’une histoire peu connue, ensevelie par le conflit israélo-palestinien. Ainsi, paradoxalement, ce mythe fondateur fait ce soir « l’actualité ». Pour Martine, l’adaptation d’Amos Gitaï s’appuie sur le dialogue intérieur de l’historien où les échos, les apparitions, les mots s’entrechoquent. Hantée par la profondeur des paroles de l’historien, Jeanne Moreau incarne avec justesse le martyr du peuple juif.

Mais je m’interroge sur la fonction de notre frustration. Que nous dit-elle ? J’avance une hypothèse : aux larmes de l’historien, Amos Gitaï ajoute la défaite du spectateur qui ne peut composer son propre poème. Positionné dans une interaction maître-élève, dans une logique abrutissante de la cause et de l’effet renforcée par les déplacements rectilignes du décor et des comédiens, nous sommes dans l’incapacité de nous émanciper. Or, si la fonction de l’historien est d’ouvrir notre conscience, l’acteur de théâtre peut autoriser notre autonomie.

Ce soir, la leçon est belle, mais aura écrasé une troupe de comédiens.

Amos Gitaï n’entrera pas dans l’histoire du Festival d’Avignon.

Pascal Bély – www.festivalier.net

« La guerre des fils de lumière contre les fils des ténèbres », par Amos Gitaï du 7 au 13 juillet  2009 à 22h à la Carrière de Boulon dans le cadre du Festival d’Avignon.

Photos : © Christophe Raynaud de Lage

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