La naissance d’un festival est souvent émouvante, surtout à Marseille, où le paysage culturel composé  d’îlots est loin de former un archipel. « Komm’n’act » est un drôle de nom et l’on ressent déjà sa filiation avec le « KunstenFestivalDesArts » de Bruxelles, manifestation pluridisciplinaire qui puise sa dynamique dans les ressorts d’un monde complexe. À Marseille, les apostrophes font office de liens tandis qu’à Bruxelles, la déclinaison linguistique de l’art en flamand et en français unit coûte que coûte. Marseille sera capitale européenne de la culture en 2013. Un pari qui nécessitera des ouvertures pour en finir avec les clans et le népotisme. Encourageons « Komm’n’act » comme un premier acte. Celui du renouveau.

On ne pouvait pas mieux commencer. Cinquante minutes de danse avec Doris Uhlich, jeune chorégraphe autrichienne. « Spitze » n’a rien de révolutionnaire ni dans le propos, ni dans la forme, mais sa programmation comme spectacle inaugural pose un acte (manqué ?). Trois danseurs y incarnent une histoire de la danse.

Il est jeune et exhibe un corps sculpté par la danse classique.

Elle est souvent assise, quelquefois danseuse et chanteuse d’opéra en play-back, un peu forte, chaussée de ballerines. Elle attend son heure. On l’a croirait échappée des Ballets C de la B du belge Alain Platel ou fille d’Isabella, célèbre héroïne du chorégraphe, plasticien et metteur en scène flamand Jan Lauwers.

Elle est plus âgée et n’a plus rien à prouver. Sûrement formée à la danse classique, elle occupe la scène sans fard (les bourrelets soutiennent un tutu noir boursouflant) et jette aux orties cette forme chorégraphique dépassée. Problème : elle ne sait plus très bien au profit de quel propos !

Ainsi, nos trois protagonistes s’amusent avec le mythe du ballet classique en l’incluant dans nos pratiques sociales quotidiennes (à croire que nous serions tous imprégnés de verticalité dans nos postures). Ils ne se gênent pas pour créer une connivence avec un public de danse contemporaine qui leur est acquis, en  jouant avec nos systèmes de représentation (les rires d’une salle composée majoritairement de professionnels de la culture l’attestent). « Spitze » est donc une ?uvre clivante, où l’interaction est un rapport de force, qui questionne à charge les codes du classique dont Doris Uhlich pense sûrement qu’ils contaminent notre regard. Elle n’a pas tort : l’expression « ce n’est pas de la danse » parce qu’il n’y a pas l’exhibition d’un corps en mouvement est largement répandue même parmi les spectateurs les plus ouverts aux courants artistiques pluridisciplinaires. La dernière scène où la danseuse « sans fard », soulagée de ses ballerines, chausse des bottines pour esquisser une chorégraphie « contemporaine » autoritaire et bruyante accentue le malaise. La danse classique en épousant nos codes « contemporains » développe une pensée verticale descendante comme si Doris Uhlich ne s’était pas débarrassée d’une vision linéaire pour proposer une reliance qui l’aurait sans doute conduite vers un propos.

« Spitze » ne métaphorise-t-il pas alors le projet de « Komm’n’act » : renouveler les formes au service d’une vision complexe et d’une relation circulaire qui permet de la promouvoir.

C’est avec cette ouverture en tête que j’accueille le lendemain, au Théâtre des Bernardines, la proposition de la Portugaise Ana Martins (« subterraneos do corpo »). Elle pose le corps comme une ?uvre d’art, musique contemporaine à l’appui. J’avais déjà fait part de mes réserves quand le corps sert un concept, au détriment d’un propos. Ici, trente minutes de visions où il se réduit à une masse complexe. C’est souvent beau. Vain, mais beau.

 

Trente minutes plus tard, en plein air, dans le minuscule espace des Bernardines, « Transmutation out of body expérience » de Benjamin Bodi. C’est souvent amusant. Vain, mais amusant.

Fin du premier acte. Komm’n’act.

Pascal Bély.

www.festivalier.net

 

« Spitze » de Doris Uhlich a été joué le 14 avril à la Minoterie.

« Transmutation out of body expérience » de Benjamin Bodi et « subterraneos do corpo » d’ Ana Martins  ont été joués le 15 avril au Théâtre des Bernardines.


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