Quelles sont les intentions du Festival « Les Hivernales » d’Avignon de choisir chaque année un thème (« l’étrange » pour la 31ème édition) ?

N’est-il pas décalé pour une institution culturelle de créer en 2009 une case dont la fonction aujourd’hui, n’est autre que de simplifier, de rendre lisible le complexe? Précisément, c’est d’ouvertures, de passerelles, d’articulations dont nous avons besoin. « L’étrange » peut-il donc remplir cette fonction de nous éclairer sur la complexité  de nos sociétés globalisées? Attendons la suite de la programmation, mais au regard du premier spectacle présenté (« Nuit sur le monde » de la Compagnie Mossoux-Bonté), il y a de quoi douter et être passagèrement de mauvaise humeur.

Coller « l’étrange » à la danse ne la réduit-elle pas à l’illustrer, à lui donner une fonction qui n’est pas la sienne. La danse n’illustre pas, ne démontre pas ; elle ouvre des espaces pour penser l’impensable, elle dépasse le clivage statique / mouvement pour être sur la dynamique du sens. Or, cet après-midi, dans un cadre dont il est bien difficile de se défaire (la thématique de l’étrange est rappelée avant et après le spectacle via les affiches, les annonces au micro, les commentaires à la sortie), la danse a donc illustré, déboussolant un public qui applaudit mollement les pièces d’un puzzle difficile à agencer. La thématique rend donc le spectateur paresseux puisqu’il l’oblige à relier le complexe à une rationalisation.

Comment donc évoquer ce spectacle sans tomber dans le travers de l’illustration, de la simplification? En essayant malgré tout de « travailler » un tout petit peu. Au cours de la représentation, je me suis étonné à ne jamais lâcher la thème de l’étrange ; il m’obsédait. J’ai tenté quelques échappatoires pour finir par comparer le travail de Nicole Mossoux et Patrick Bonté à celui d’autres chorégraphes. À vouloir sortir d’une thématique, j’en ai créé peut-être une autre ! A vous de juger.

Ce n’est pas la danse de l’étrange dont il s’agit ici, mais bien celle d’un courant chorégraphique dans lequel le spectateur est régulièrement invité à s’immiscer dans les différents festivals (Avignon, Bruxelles, Montpellier, Paris, …).

Une danse de l’humanité, symbolisée par des fresques comme pour mieux revenir aux origines (merveilleusement dépeint par Maguy Marin dans « May B« , joliment dansé par Paco Décina dans « Fresque, femmes regardant à gauche », ancrée dans l’argile de Miquel Barcelo par Joseph Nadj). L’art rupestre pour inscrire la danse dans les profondeurs de l’histoire. Ici, c’est beau à voir.

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Une danse de l’humanité, où les procédures de la société moderne font danser les bas-reliefs statiques des représentations figées d’antan. Lors du deuxième tableau, nos six danseurs recouverts d’un peignoir, quittent la terre pour la lumière blafarde de la modernité. Dans une mécanique immuable, la danse se veut contemporaine, conceptuelle, en dehors des affects. En représentation. L’image est danse. L’influence de Roméo Castellucci est palpable là où j’aurais aimé le culot de Christian Rizzo, le propos provocateur de Kris Verdonck. Ici, c’est lassant à regarder.

Une danse de l’humanité où l’on ne sait plus très bien où nous allons. Dans ce dernier tableau, nos danseurs groupés, assis par terre, finissent par venir vers nous dans une lumière rouge sang, jambes coupées puis finalement debout. Ils reculent puis s’effacent. Il y a pourtant à ce moment précis, une possibilité pour la danse d’ouvrir un chemin pour ce futur que l’on nous promet si chaotique. La poésie, la vision effleure et disparaît là ou le chorégraphe Joseph Nadj aurait débuté son propos. C’est frustrant de l’imaginer.

« Nuit sur le monde » est une jolie danse conceptuelle où le mouvement s’incarne par la  dynamique de l’évolution de la condition humaine et de ses paradigmes. Mais ce « courant » vu tant de fois ailleurs, donne l’étrange impression que la Compagnie Mossoux-Bonté arrive un peu tard.

Étrange d’être à ce point décalé.

Pascal Bély – www.festivalier.net

 » Nuit sur le monde » par la Compagnie Mossoux-Bonté a été joué le 21 févrrier 2009 dans le cadre du Festival « Les Hivernales » d’Avignon.

Photo: M. Wajnrych.

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