En 2008, j’ai cherché de nouvelles articulations entre le spectateur – blogueur et les institutions culturelles. Rares sont les théâtres qui qualifient positivement ma démarche. Rares sont les responsables des relations avec le public qui ont « relationné » autour du blog. Quasiment aucun commentaire des professionnels de la profession sur le site à l’exception des artistes qui manifestent un intérêt pour mon engagement. Pour simplifier, on m’a souvent catalogué de « critique amateur », de « spectateur emmerdeur », rarement comme une émergence de ces nouvelles figures de l’amateur en provenance de l’Internet. Dans l’ancien modèle, celui des organisations pyramidales, je n’ai aucune place. Dans le nouveau, celui des réseaux et des structures transversales, j’en suis un des éléments dynamiques. Pourtant, l’intention d’écouter autrement le public, de l’aider à faire son « travail » de spectateur n’a jamais été autant affichée par le management culturel, autant déclinée sur des terrains « sensibles » par des médiateurs. Il est probable que le blog ne soit pas la meilleure façon de s’articuler. On y réfléchit, car finalement personne ne sait comment décliner le nouveau modèle. La chorégraphe Mathilde Monnier en saurait-elle un peu plus lors de cette soirée au Centre Chorégraphique National de Montpellier, lucidement nommée  ]domaine public[ ? Est-ce le commencement de la fin comme elle le laisse entendre dès le début de la représentation ?

Justement, tout commence par la fin, par un jeu de rôles improvisé sur scène. Des spectateurs face à des artistes un soir de clôture d’un festival fictif (sur les « émergences »…toute ressemblance avec…). On y évoque une pièce qui a fait l’événement. L’auteur, le metteur en scène, les comédiens, le directeur, le journaliste, et le public campent sur leurs positions dans un jeu de rôles écrit d’avance. On s’y voit déjà car vu et entendu tant de fois ! Un caméraman filme pour que nous puissions scruter le visage des artistes interviewés. C’est de la télé-réalité. Nous voilà donc observateurs d’un jeu, d’un système, qui s’est progressivement installé dans les théâtres et les festivals sans que les artistes et la presse n’interrogent ce modèle interactionnel rigide, dépassé, qui consolide des relations verticales d’une autre époque. Le jeu est drôle, subtilement joué. Personne n’occupe sa fonction dans la durée ; chacun est invité à changer de place à mesure que le jeu se déroule. Ainsi, le directeur du festival se retrouve quelques diatribes plus tard, spectateur et l’on cherche en vain la différence. C’est un jeu de rôles sur un jeu de rôles. La critique est acide, mais salvatrice.

La deuxième partie de la soirée étonne ! Les danseurs de Mathilde Monnier jouent la pièce en question. Les frontières entre réalité et fiction brouillent : et que ce serait-il passé si nous avions vu ce spectacle en premier ? Aurions-nous ri ainsi ? En inversant les prémices, Mathilde Monnier insinuerait-elle que le regard que nous portons sur l’oeuvre est déterminé par notre positionnement de spectateur à l’égard des artistes et des institutions ou par ce que nous savons de la critique sur elle ? Je ressens un malaise intérieur. Bien joué.

Mathilde Monnier poursuit sa modélisation à l’image d’une pyramide qu’elle inverserait. Place au terrain ! C’est ainsi qu’arrivent 30 amateurs, briefés le temps d’un week-end, moniteur vidéo en appui (ici la télévision guide…) pour une danse apaisante de vingt minutes. Comme un puzzle qui s’agencerait sous la forme d’une fresque, adultes et enfants dansent un langage des signes, métaphore d’une communication différente, où finalement la figure de l’amateur a toute sa place. La scène devient alors cet espace partagé, où la créativité du «terrain » peut s’y exprimer. C’est là que pourrait se jouer l’ouverture des institutions où artiste- public- professionnels expérimenterait des modalités transversales de communication. C’est peut-être de cela que nous avons besoin dans cette période chaotique, comme le moteur d’une nouvelle croissance. Et ce n’est pas un hasard si, à la fin du spectacle, nous sommes nombreux dans le hall du Centre Chorégraphique à échanger nos impressions sans le recours à une table ronde d’après spectacle !

C’est cela que comprend Mathilde Monnier, plus accessible que jamais ce soir là, à qui j’envoie un amical remerciement pour ce domaine ouvert vers une société métissée.

Pascal Bély – www.festivalier.net

]domaine public[  a été joué le 31 janvier au Centre Chorégraphique de Montpellier

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