C’était le 19 juillet 2008. Des fillettes Roms sont retrouvées mortes, noyées puis allongées sur le sable. Nous étions près d’une plage de Naples. Recouvertes d’une couverture de survie à côté de baigneurs occupés à leur bronzage, l’image a fait le tour du monde. Ce fut un scandaleux enchevêtrement des corps qui glaça le nôtre. Cet événement m’est brutalement revenu lors de « Small Boats », chorégraphie du Britannique Russell Maliphant, créée en 2007 et présentée au Théâtre des Salins de Martigues, un samedi orageux de novembre dernier.

Ils sont six danseurs sur scène, séparés du public par un écran vidéo, à l’image d’un suaire où est projeté un long traveling de carcasses de bateaux dont l’amoncellement finit par créer un mur, une frontière entre pays riches et pauvres. Alors que la caméra introspecte les entrailles de ces navires du désespoir, nos danseurs apparaissent en fond de scène, tels des mirages d’un cauchemar éveillé, cherchant leur territoire. Ils sont les réfugiés, corps chavirés, expulsés, entassés. À mesure qu’ils s’approchent de nous, le vivant fait irruption derrière la toile : on aurait presque envie de les toucher. L’image reprend ses droits et nous voilà propulsés dans le contexte religieux de l’Italie : les corps des danseurs sont filmés dévalant les marches des églises, ou portés à plusieurs, comme crucifiés. La symbolique religieuse se projette sur la réalité dansée des naufragés sans-papiers, où le mat du bateau remplace la croix du Christ.

Russel Maliphant met donc en résonance les corps religieux et les immigrés à la dérive. La danse fusionne avec une symbolique usée jusqu’à la corde, mais ne la transcende pas. À travers ce dispositif scénique sophistiqué, Maliphant esthétise le malheur tel un peintre de la Renaissance italienne,  à l’image du pouvoir actuel qui encourage la visée « humanitaire » faute de vision politique globale et coordonnée. Si la danse s’articule à une vidéo projetée verticalement, elle peine à lui donner de la profondeur en l’absence de propos politique. « Small boats » promeut une danse épurée, belle, qui joue avec les symboles, les bons sentiments, mais positionne le spectateur en dehors, ne l’engage plus. On applaudit le tableau et le désir de ce chorégraphe de nous parler de ce monde. Mais on quitte le théâtre un peu vide. En cale sèche.

Pascal Bély
www.festivalier.net

 ?????? « Small boats» de Russell Maliphant a été joué au Théâtre des Salins de Martigues le 29 novembre 2008.


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Russell Maliphant sur le Tadorne:

Russell Maliphant, chorégraphe lumineux.


Crédit photo: Johan Persson.

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