Le théâtre comme un refuge, une bulle pour s’arrêter. Net. Juste le désir d’une cassure. De rompre. Arrivés à la Friche Belle de Mai de Marseille, quelques minutes avant l’invitation de Robin Decourcy pour sa « Lettre au Mexique »,  nous sommes quelques-uns à caresser ce rêve de tout déposer, à l’image de ce spectateur assoupi dans un fauteuil de l’entrée. Une envie de confier à l’artiste la lourdeur de nos corps, pour tout lâcher. L’a-t-il prémédité pour avoir installé au premier rang quelques transats sur la scène? Aurait-il posé une oreille sur notre souffle coupé par la fatigue? Nous faisons face aux gradins vides. Timidement, il s’avance pour nous expliquer d’une voix hésitante le contexte de ce que nous allons entendre (des rushes sonores d’un voyage en Amérique Centrale). En nous souhaitant une belle « séance d’écoute », ses quelques mots résonnent dans une société atteinte de surdité. La lumière s’éteint.

Plongée en apnée : la respiration est haletante, j’entends des pas et le son coule sur moi, puis m’enveloppe. Rien n’arrête le voyage, car rien n’attache, tout me détache. Les amarres sont lâchées et je vois les gradins s’éloigner : le spectateur quitte son immobilité pour étirer son corps sur ce transat, élargir l’espace pour tout imaginer. Je divague. Il revient, torse nu. Son dos est une carte blanche, un territoire inexploré, à l’image d’une page où l’on poserait nos balises pour que tout soit possible. Il bouge lentement, se déforme puis disparaît. Le son s’amplifie pour ouvrir la scène. Les gradins, éclairés par l’arrière, prolongent le territoire de cette odyssée : tel un miroir réfléchissant, le spectateur se voit. La rangée de sièges vides devient par l’énergie de lampes de chevet, un espace cloisonné d’où j’observe la scène pour la première fois. Toutes ces petites cases font par la force du son, un territoire, celui du dépassement de soi.

Je (nous) vois assis, en face. Ce soir, nous sommes l’artiste de ce voyage où l’introspection est notre seul scénario. Notre bel homme n’hésite pas à s’asseoir, là où nous aurions dû être, entouré de ces deux lampes, comme s’il nous lisait le récit d’une vie. Mais nous n’entendons rien. Nous sommes déjà loin, dans un espace où je perds tout repère linéaire. Je navigue du global au local et me projette dans cet interstice où tous mes sens sont en éveil. De mon transat aux gradins, j’écoute, je m’écoute et ce sont ces allers-retours permanents qui font de « lettre au Mexique » une ?uvre rare, d’une intense fragilité, sensible au moindre mouvement du spectateur. Robin Decourcy n’impose rien, mais pose juste un cadre suffisamment flottant pour qu’un sentiment de très grande liberté m’habite, à l’image de la « machine » d’Heiner Goebbels présentée au  KunstenFestivalDesArts de Bruxelles  (« Stifters Dingue »).

 « Lettre au Mexique » est une ?uvre d’écoute active, une alchimie merveilleuse entre le son, le corps et l’espace.

Je n’en suis toujours pas revenu.

Pascal Bély www.festivalier.net

« Lettre au Mexique »  de Robin Decourcy à la Friche Belle de Mai le 12 juin 2008 dans le cadre d’une fin de résidence à Euphonia.

  Photo: Robin Decourcy, 2006 photographie Vincent Leroux – http://www.tempsmachine.com/

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