La France du foot retient son souffle pour ne pas sombrer dans le ridicule. Pendant ce temps, les élèves de l’École Régionale d’Acteurs de Cannes se préparent à Montévidéo (Marseille) pour la première de « Soeurs et frères » d’Olivier Cadiot mis en scène par Ludovic Lagarde et Laurent Poitrenaux. Deux beaux mentors pour cette promotion 2008 qui poursuivra l’aventure, cet été, au Festival d’Avignon. Le public entre gratuitement dans le théâtre et je ressens le poids de la fonction : serions-nous jurés pour nous faire un si joli cadeau? Sommes-nous juges et partie ?

La fratrie s’invite ce soir. A chacun d’y trouver la métaphore la plus pertinente: nos frères et s?urs, la troupe de comédiens (et pourquoi pas celle de l’ERAC comme le suggère Ludovic Lagarde dans la note d’intention distribuée à l’entrée), votre équipe de travail ou celle de Raymond Domenech, le gouvernement…Ce soir, ils sont quatre frères, trois s?urs, à se réunir pendant quatre jours et quatre nuits pour faire l’inventaire de leur histoire commune. Toutes les techniques y passent (appel aux esprits autour d’une table, séance de Yoga, chants religieux, hypnose) pour libérer une parole trop longtemps étouffée ; le théâtre fait sous nos yeux ce qu’un thérapeute familial n’oserait peut-être pas entreprendre (quoique) !

Leur histoire semble écrite dans ces piles de livres posées à terre, que chacun soulève, soupèse, feuillette pour y chercher le secret, la phrase-choc d’un souvenir enfoui d’un écho sidérant ! Tous recouverts d’une couverture orange, on ne connaît jamais l’auteur de ces livres, seulement les titres. Ce pourrait être eux, vous, moi. À chaque situation d’étouffement, un évitement, une respiration, une note de musique, une parole décalée, une danse. Les mots percutants et « musicaux » d’Olivier Cadiot trouvent leur prolongement dans un jeu de ping-pong où tous excellent à tomber le masque, emmuré dans leur solitude, prisonnier de cette escalade symétrique qui faiblit rarement.

Mais rapidement, le contexte de l’École nous rattrape. La mise en scène joliment stylisée  guide les acteurs jusqu’à faire peser sur chacun un plafond de verre, une verticalité oppressante. Ils sont sous contrôle et la sensation d’assister à un concours de comédiens conforte l’éclatement de la fratrie. Je me sens éloigné alors que je suis issu d’une fratrie de quatre frères et trois s?urs ! Tout cela résonnerait-il trop pour que je sois touché ? La  longue table où nos protagonistes se passent les livres de l’un à l’autre, tel un travail à la chaîne, ne renforce-t-elle pas la distance ? Cette linéarité, métaphore d’une société industrielle, donne l’impression que « Soeurs et frères » s’étire en longueur. Les comédiens habitent leur personnage, mais peu la fratrie. Le corps est handicapé à l’image de ce frère sur chaise roulante, à défaut d’être le vecteur de ce lien transversal. Là où les Belges auraient transcendé l’individu par le collectif à partir de pratiques artistiques décloisonnées, nos metteurs en scène français n’expriment la souffrance dans le lien groupal qu’en fonction des symptômes de l’individu. Là où l’on aurait aimé un spectacle transdisciplinaire, Lagarde et Poitrenaux empilent les disciplines, jouent sur des effets de style et ne permettent pas de ressentir la fratrie, la troupe de comédiens. C’est ainsi que notre société se donne en spectacle dans son modèle descendant à défaut de jouer l’articulation du transversal et du vertical.

Dès l’École, il faut offrir à nos jeunes comédiens des espaces beaucoup plus élargis pour que leur imaginaire (et finalement le nôtre) puisse se déployer dans une recherche d’un sens global qui nous fait sérieusement défaut à l’aube de la postmodernité.

Pascal Bély – www.festivalier.net


Pour poursuivre la réflexion : « Équipe, frères et s?urs » par Catherine Méhu.

  ?????? ?Soeurs et frères? d’Olivier Cadiot,m ise en scène de Ludovic Lagarde et Laurent Poitrenaux a été joué le 17 juin 2008 à Montévidéo (Marseille).

La troupe sera au Festival d’Avignon du 18 au 24 juillet à 18h à l’Atelier ISTS au Cloître Saint Louis.


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Ludovic Lagarde sur le Tadorne: « 
Richard III ».


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