À peine sorti de « Singular Sensation », j’ai du mal à quitter Les Ursulines. Envie d’entrer à nouveau, d’échanger avec les cinq danseurs de Yasmeen Godder pour écouter leur ressenti, leur expliquer les raisons de mon total désaccord. Leur chorégraphe a voulu les interpeller directement dans leur posture et à travers eux le regard du spectateur, « pour pousser les limites…réagir à l’engourdissement général…pour échapper à l’individualisme ». Un propos entendu, rabâché, porté par Rodrigo Garcia, l’un des tenants de la provocation sur scène teintée d’un discours d’extrême gauche. De cette posture de toute puissance, Yasmeen Godder expérimente sur ses danseurs toute une série de mouvements, d’articulations pour désarticuler, les affubles d’objets aussi improbables les uns que les autres parce qu’il faut bien prolonger un corps impuissant, seulement capable de se faire exploser à l’image des kamikazes (Yasmeen Godder est partagé entre Israël et les États-Unis). Elle transforme la scène en un laboratoire où elle s’essaie à la provocation en continu et ne laisse aucun interstice pour que le lien entre les danseurs et le spectateur puisse se jouer. « Singular Sensation » me met dans une attitude passive, m’amuse parfois et finit par me rendre nauséeux. Tout devient laid à force d’escalade dans la provocation. C’est de la performance pour la performance. Dès qu’une émotion émerge, elle coupe la séquence pour imposer son objet, son liquide.

Je questionne donc le sens du propos de Yasmeen Godder: jusqu’où peut-elle aller avec eux, avec nous? Comment expliquer ce sentiment diffus qu’elle se sert de leurs corps à ses propres fins dans une injonction paradoxale: « soyez danseurs, mais ne dansez surtout pas». À quoi joue-t-elle pour les guider avec autant de lourdeurs et de maladresses (j’ai du mal à croire que la dame ait reçu autant de prix!) pour régulièrement les faire patiner (à la limite de l’humiliation, quand l’un vomit de la peinture sur le visage de l’autre). Elle nous jette ses danseurs en pâture, avec leurs cris et leurs souffrances, où les hommes dégueulent pendant que les femmes éjaculent.  Elle les affuble de toute une série d’objets qui les ridiculisent faute de perspectives à la dénonciation. Le sens peut-il encore émerger de la protestation à l’heure où le monde change, où tant d’artistes guident le spectateur sans le disqualifier ? Yasmeen Godder dénonce l’individualisme, mais quel collectif nous propose-t-elle?

En les poussant à bout pour qu’ils se métamorphosent, quel espace veut-elle créer, qu’obtient-elle de nous? Des applaudissements de convenance au coeur d’un festival institutionnalisé. Nous aurions pu siffler, protester. Cela aurait été notre regard, cela aurait pu même me « dégourdir ». Mais il y a le sourire gêné de ses danseurs, leurs corps épuisés.

Respect.

Pascal Bély – www.festivalier.net


?????? « Singular Sensation » de Yasmeen Godder a été joué le 27 juin 2008 dans le cadre du Festival Montpellier Danse.

Crédit photo:Tamar Lamm

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