Alors que le spectacle se termine enfin, elle s’approche timidement vers nous, entourée de ses dix danseurs. Une partie du public proteste, tandis qu’une autre tape des pieds comme en écho. « Chez Rosette » de Kettly Noël, chorégraphe originaire d’Haïti, est l’?uvre que j’aurais aimé ne jamais voir. Tout, de la danse au scénario, de la mise en espace au propos, dégage une atmosphère pesante. « Chez Rosette » réduit la diversité de l’Afrique, immobilise nos perceptions de blanc, alimente notre imaginaire néo-colonial. C’est un espace clos à l’image de ce décor qui lacère la scène avec ses barres de fer et son échafaudage prêt à se rompre. C’est un melting pot de ce que nous voulons voir et entendre. C’est une femme blanche, prostituée, nymphomane, qui éructe son orgasme derrière le rideau blanc pendant qu’une vidéo diffuse le corps ruisselant d’un bel homme africain, dont on nous rappelle à longueur de scènes qu’il est joliment outillé. C’est encore un homme noir, handicapé physique, qui sert de caution humanitaire, à partir d’une danse qui suinte les bons sentiments. C’est un homme blanc, gros, travesti, qui amuse la galerie parce que le genre fait toujours rire. Ce sont ces vidéos qui parsèment le spectacle pour sauver une mise en scène aussi lourde qu’un cliché. C’est encore cette danse qui se cherche à trop vouloir prendre ici et là pour former un kaléidoscope qui empile faute de relier. C’est ce beau Circassien à qui l’on exhibe un pompon à attraper pour donner une forme verticale et spectaculaire afin d’épater au lieu d’interroger. Ce sont enfin tous ces raccourcis qui finissent par énerver un spectateur (« c’est facile ! » hurle-t-il) parce que Kettly Noël est incapable de produire un sens, une profondeur à son propos, engluée dans sa vision, dans son rapport à la négritude, à l’Afrique, aux blancs.

Cette oeuvre provoque de la colère chez certains spectateurs parce qu’elle nous met en dehors du progrès, alors qu’elle nous positionne au centre d’une représentation misérabiliste de l’Afrique qui nous arrange tous. « Chez Rosette » soutient le discours de Nicolas Sarkozy de Dakar en juillet 2007 où  il déclarait que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire ». Kettly Noël conforte cette approche. J’ai longuement réfléchi avant de proposer ce lien : pour mettre en scène des personnages aussi disqualifiés, Kettly Noël semble voir l’Afrique loin de tout processus historique, où les clichés cimentent sa pratique de chorégraphe.

Le public blanc de Montpellier Danse peut applaudir. L’Afrique attend toujours d’entrer dans l’histoire de la danse par la grande porte.

Pascal Bély – www.festivalier.net

 


?????? « Chez Rosette » de Kettly Noël a été joué le 28 juin 2008  dans le cadre du Festival Montpellier Danse

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Crédit photo: Joel Andrianomearisoa

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