Alors que beaucoup d’entre nous vont au bureau pour s’en échapper le soir venu et courir au théâtre, le KunstenFestivalDesArts de Bruxelles inverse les prémices.  Le spectateur est invité à pointer pour 14 heures dans un immeuble, par une douce chaleur printanière. L’hôtesse me guide vers le bureau 408. Le décor est tristement banal (canapé, ordinateur, photo au mur) et je me ressens piégé comme un animal en cage. Soudain, le téléphone sonne. Personne. Je m’assois. Cinq minutes interminables passent. Je scrute le plafond à la recherche d’une caméra de surveillance. Paranoid park ? Une nouvelle sonnerie. Je décroche. « Sarasi, de la société ESCON à Calcutta, enchantée.. ». Elle travaille dans un centre d’appel. Elle commercialise des portables pour la « middle class » en Australie. Considéré comme des comédiens par le collectif d’artistes berlinois « Rimini Protokoll », elle joue le scénario qu’on a écrit pour elle. Vendre du théâtre ou un téléphone est un jeu pour cette jeune Indienne.

Qui n’a pas rêvé d’humaniser la relation avec le technicien d’une hotline d’Orange ou de Free basé au Maroc au moment où nous sommes pris d’angoisse alors qu’Internet bugue ? Qui n’a pas ressenti ce malaise de parler avec un Tunisien qu’on imagine incompétent parce qu’il manque d’empathie face à votre détresse d’Occidental matérialiste ? Le théâtre peut-il humaniser cette relation, mettre du rêve, de l’imaginaire dans une globalisation réduite à la sphère marchande et que nous percevons de plus en plus comme un espace contraint ? « On peut se tutoyer ? »…  « Qui es-tu ? »…« Parle-moi de toi ? » «Es-tu célibataire ? Marié ? ». Je suis sur la défensive à force d’entendre dans les médias que l’Inde est un pays émergent. Je prends l’échange de haut. Le jeu de rôles, ça me connaît…on ne me le fait pas. Je provoque pour choquer volontairement cette professionnelle de la manipulation, qui n’a pas la même culture que moi. Je résiste. Le théâtre n’est pas une marchandise qu’on ne peut standardiser. J’ai peur. Je suis décidé à imposer mon tempo. Sauf que la bouloire sur la petite table se met en marche alors que je n’ai rien demandé. Elle m’incite à m’asseoir sur le canapé pour me détendre avec un thé dont l’odeur évoque l’Inde.

S’ensuit un dialogue surréaliste sur les plus beaux moments de ma vie, sur mes regrets, mes désirs. De l’imprimante, sort une photo d’elle et de sa famille, une enceinte diffuse un bruit de vent. Elle actionne le rêve depuis Calcutta. Je baisse la garde et me laisse doucement porter par cette inconnue qui veut scénariser des bribes de mon existence, m’invite à goûter son pays tout en mâchant un bonbon caché sous le clavier, à ressentir ce petit vent venu d’Inde alors qu’un minuscule ventilateur se met en marche sous l’écran. Elle m’évoque son ami, son désir d’enfants, sa famille, sa paresse au travail. Je vis en direct l’ambiance de son bureau où les applaudissements (comme au théâtre !) ponctuent le brouhaha dès que quelqu’un de l’équipe réussit une vente. Un théâtre de Guignols se crée petit à petit dans nos bureaux respectifs. Entre intimité et globalisation, une relation artistique émerge. D’un monde où s’empilent des pyramides, nous inventons un interstice fait de passerelles ! Un nouvel espace théâtral s’immisce sur la toile internet alors que son visage apparaît à l’écran de l’ordinateur (je ne peux en dire plus). Je m’émerveille face à cette créativité qui nous relie, elle et moi, elle et le KunstenFestivalDesArts de Bruxelles. Je rêve de cette mondialisation qui n’a pas fini de nous faire découvrir ce que nous ne soupçonnons pas encore. Je comprends que tout va aller très vite dans ce monde ouvert et que notre posture de spectateur depuis peu habitué au théâtre de rue et aux performances,  se déploiera sur cette toile qu’on aurait tort de prendre seulement pour un espace majoritairement marchand.Le spectacle vivant a toute sa place pour insuffler de l’imaginaire dans ces nouveaux territoires.

Poussons les murs. Pas n’importe comment, ni avec n’importe qui. Inventons d’autres formes loin des standards des marchands. « Call cutta in a box » peut laisser un drôle de goût : celui d’une démarche expérimentale où le théâtre est gadgétisé et le spectateur manipulé. Mais reconnaissons que cela aide à réfléchir.

« Maintenant, vous pouvez raccrocher ».

Pascal Bély

www.festivalier.net

A lire aussi le compte-rendu de Peggy Corlin sur Rue.89

?????? «Call Cutta in a box » par Haug, Kaegi et Wettzel / Rimini Protokoll est joué jusqu’au 31 mai 2008 à Bruxelles dans le cadre du KunstenFestivalDesArts.
 

Revenir au sommaire Consulter la rubrique théâtre
Stefan Kaegi  sur le Tadorne avec « Mnemoark » au Festival d’Avignon en 2006

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *