Quatre heures de représentation, six propositions (théâtre, danse, performance), un plateau unique: le Théâtre des Bernardines (délocalisé pour travaux à l'Espace Julien) de Marseille a un beau projet avec son festival ?Les Informelles? pour lier public et artistes le temps d'une soirée, voir plus (certaines pièces trouveront une continuité en mai 2008 pour la deuxième partie de cette manifestation). J'ai la douce impression d'avoir vécu un moment privilégié, presque collectif, où le spectateur est à la fois témoin et acteur d'un processus de création, interpellé et invité à se mettre à distance. Chacun peut relier à sa guise pour repérer comment les ?uvres se répondent même si l'exercice n'est guère facile vu l'extrême hétérogénéité des propositions. Que retenir de ce kaléidoscope ?
C'est d'abord un regard ouvert vers l'Europe et le monde pour (enfin) sortir du nombrilisme marseillais. On a quand même du supporter le documentaire proposé par la Compagnie Random Scream filmé lors de la demi-finale de rugby dans les rues de Marseille!
C'est aussi un doux mélange de langues anglaise, espagnole et grecque où la traduction française a parfois redonné du sens ou mis à distance la parole comme dans ?la petite au chaperon rouge moi et mon loup? ou lors de la performance ?Saving lies?.
photo1-copie-1.jpgCette ouverture vers le monde est à son apogée avec ?Igishanga?, conçu et joué par Isabelle Lafon. Un monologue éblouissant pour tenter de panser la plaie ouverte du génocide rwandais où les Français ont brillé par leur lâcheté. C'est un moment suspendu où le public écoute quasi religieusement cette comédienne éclairée par un faisceau de lumière oblique. Positionnée de biais, elle parle à notre conscience de blanc pour la réveiller. Elle incarne deux personnages (une assistante sociale et une femme, toutes deux ayant vécu les atrocités) avec les mots du témoignage dans un désir de reconstruire un pays, d'aller vers la réconciliation malgré ses mains qui dansent sur le visage pour éponger la sueur d'un corps qui souffre encore. Magnifique.
Alors bien sûr, à côté, ?Saving lies? , la performance de la Compagnie Random Scream fait pâle figure, comme un goût de déjà vu. Cinq jeunes gens sont sur scène dans une ambiance bon enfant pour une dénonciation en règle de deux mille années de judéo-chrétienté et où les musulmans reprennent le flambeau avec détermination! Rien de bien innovant dans la forme (proche du plasticien et chorégraphe flamand Jan Lauwers), ni dans le fond (une dose du provocateur Rodrigo Garcia). Pourtant, il se dégage de ce collectif un désir sincère de créer un lien plus transversal avec le public, où leur scène serait l'espace de liens invisibles, mais essentiels. À suivre donc en mai 2008.
700x0-aiguilles-epingles.jpg?La petite au chaperon rouge, moi et mon loup? de la Compagnie Vasistas est sans aucun doute la proposition la plus rafraîchissante de la soirée. Joué à Athènes en mai 2007, trois femmes sur le plateau s'appuient sur le conte du ?petit chaperon rouge? pour le transformer en écriture scénique, orale (en grec, anglais et français!) et quasiment chorégraphique. Elles ont quelques morceaux de sols pour délimiter leur contexte (du sol de cuisine au revêtement d'une boîte de nuit) et tracer le chemin chaotique qui mène à l'émancipation féminine. Une quatrième femme se tient à l'écart, telle une médiatrice ou une thérapeute, pour traduire en français. Ces femmes déclinent leurs choix de vie souvent dictés par la culture et l'éducation: la scène est alors une multiplication de territoires, d'itinéraires à la fois personnels, familiaux, mais aussi sociétaux. Ce grand loup que l'on ne voit jamais, laisse une place prépondérante à l'imaginaire du spectateur pour le positionner. Loin d'être une succession de cases, la pièce est une belle fresque sur la liberté. L'Europe n'est pas encore totalement le sol des femmes libres si l'on en croit la proposition suivante…
?Gravité? est un faible qualificatif pour nommer la danse de Fabien Prioville et Nida Dipla. On ne comprend pas très bien comment cette proposition chorégraphique (coproduite avec le CDN d'Orléans de Joseph Nadj) a pu s'immiscer dans cette soirée. Une jeune fille, collée sur un tabouret tournant, fusionne avec un homme (jusqu'à rentrer dans ses habits) pour finir, tel un oiseau perché, sur une chaise en l'air (seule trouvaille du compagnon de fortune pour la faire taire). Entre temps, des gesticulations amusent quelques secondes, mais on est vite rattrapé par la vacuité du propos et la pauvreté des mouvements. J'assiste médusé à un spectacle machiste dont la seule finalité est d'illustrer la musique percutante du compositeur Hans Hansem, occupé à jouer avec ses instruments électroniques sans beaucoup se soucier de ce qui se passe sur scène. Mais comment peut-on encore aujourd'hui réduire une femme à jouer l'idiote collée à un danseur plus proche du gymnaste que d'un artiste? On se pince en lisant l'intention de cette pièce qui ?joue sur un corps en apesanteur d'une femme à la recherche d'un autre socle? . Les informelles? auraient tout intérêt à positionner la danse pour ce qu'elle est: un art fragile loin de la musculature et du son fracassant. Informalisons-là! Rendez-vous pris en mai 2008.
Deux autres propositions m'ont laissé complètement à côté. La première, qui ouvrait la soirée, nous a plongé dans le processus de création de ?Lady Macbeth's factory? de la metteuse en scène Monica Espina. C'est ?un carnet de notes sur un personnage énigmatique, mais aussi sur les marges sinueuses de la fabrication d'un spectacle?. J'ai ressenti le carnet (bof), pas l'énigme, mais enfermé là où il y aurait pu avoir un peu de marge.
La dernière proposition a vu l'ensemble des comédiens de la soirée se mettre en scène sous la houlette d'Yves Fravega pour ?parole de petit bricoleur?. Le bricolage comme écriture artistique, pourquoi pas. Encore faudrait-il ne pas faire n'importe quoi sous peine d'un effondrement de la scène! ?Les informelles? méritait un final moins bricolé, mais surtout plus en lien avec le public.
Rendez-vous pris en mai 2008.

Pascal Bély
www.festivalier.net.

A lire sur l’édition 2008: Le bouillon « Royco minute soup» du Festival « Les Informelles ».

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