A Thierry.
Raimund Hoghe est de retour à Montpellier Danse. Je l’avais quitté en 2004 avec « « Young People, Old Voices » puis en octobre 2005 sur ARTE avec « Cartes postales ». Depuis, je n’ai cessé d’y faire référence dès que j’évoque la danse engagée. Raimund Hoghe transforme sur scène tout ce qu’il touche comme si sa petite taille et sa bosse dans le dos renvoyaient notre vulnérabilité et notre force. La précision de ces gestes, sa lenteur, son lien aux objets dessinent les contours de la danse du poète. Ce soir, « Meinwärts », créé en 1994, bouleverse une fois encore le public du Théâtre de Grammont.
1-1.JPG
Dos au public, assis sur une chaise, il attend. Un carré de bougies rouges, au fond et à droite de la scène, illumine déjà sa présence. Une musique symphonique introduit ce premier tableau à jamais gravé : l’immobilité du corps stoppe le temps de nos sociétés modernes. Soudain, un homme arrive et jette sur les bougies de la terre noire pour les éteindre. La violence du geste évoque les cendres des camps d’internement. Par la magie de la poésie, les poussières déposées par l’histoire vont se transformer en œuvre chorégraphique. Raimund Hoghe nous invite ce soir à nous souvenir du ténor juif Joseph Schmidt (1904 –1942) déporté par les nazis ainsi qu’à commémorer les victimes du sida. Ce rapprochement n’a rien de surprenant : il semble mettre au même niveau les discriminations envers les juifs et les homosexuels emportés par la maladie et l’indifférence. Alors qu’il s’accroche nu tel un trapéziste, son corps devient le lien entre ces deux époques. Notre regard sur sa bosse est notre ouverture pour lire horizontalement l’histoire.
4-1.JPG
Des airs d’opéra et des chansons populaires interprétés par Joseph Schmidt sont le décor sonore des rituels du souvenir crées et joués par Raimund Hoghe. Des textes de la période nazie, des lettres de malades du sida ponctuent les séquences comme s’il fallait réparer, se ressourcer par l’écrit pour laisser au corps le temps de se régénérer. Il les lit comme une partition de musique, le souffle parfois coupé. Je retiens difficilement une émotion trop longtemps contenue. En effet, Raimund Hoghe redonne à ceux qui ont vécu les débuts difficiles de la lutte contre le sida, un bout de leur histoire. Nous sommes peut-être quelques-uns dans la salle à avoir connu cette époque où distribuer des préservatifs à la sortie des lycées conduisait au poste de police. Qui se souvient encore de la solitude des malades qui,  pour cacher leur maladie, devaient inventer des stratagèmes humiliants ? Quand Raimund Hoghe répand de la terre rouge sur la scène du théâtre tel un semeur de blé, il réhabilite les morts et inscrit dans notre histoire commune, la longue liste des victimes de la barbarie nazie, du sida et le combat de leurs proches. Le sol finit par être parsemée de petites bougies rouges avec chacune une photo : nous comprenons alors que nous avons créé lui et nous, le plus beau mémorial. 
Et lorsque les grandes portes au fond de la scène s’ouvrent sur le jardin du théâtre, un souffle vital envahit la salle. La danse devient simultanément un art fragile et puissant : elle seule peut transformer une poussière de terre en constellation de danseurs et chanteurs étoiles.
Pascal Bély – Le Tadorne
 «Meinwärts» de Raimund Hoghe a été joué le 29juin 2007 dans le cadre du Festival Montpellier Danse.
Crédit photo: Rosa Frank.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *