Le chorégraphe congolais Faustin Linyekula est une belle personne. Je le ressens généreux, sensible, ouvert. Son corps traduit à la fois fragilité et force. Son regard, toujours bienveillant, accompagne sa voix douce et déterminée. Le Festival d’Avignon l’honore cette année avec deux propositions. Après « Dynozord: the dialogue series III«  qui ne m’avait pas convaincu, Faustin Linyekula récidive avec « Le festival des mensonges » à la salle de Champfleury. Un orchestre, des chanteurs, un bar géré par une association, des bancs tout autour d’une scène délimitée par des néons et des fils électriques posent le contexte de la soirée. L’ambiance est à la fois décontractée, mais concentrée, au coeur d’un théâtre, d’une fête organisée pour le public. Elle s’inspire d’une coutume des paysans de Patagonie qui, une fois par an, se retrouvent une nuit entière pour un concours de mensonges.
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Faustin Linyekula s’empare de cette tradition pour son pays, la République du Congo (ex-Zaïre), en Avignon. L’occasion est trop belle pour dénoncer, extraits sonores à l’appui, l’ensemble des mensonges, des crimes, perpétués par une classe politique locale et internationale. Ils sont donc trois danseurs (dont Faustin), une comédienne, un orchestre pour accompagner ces bonimenteurs. La danse, souvent à terre, entremêle les corps. Les néons s’interposent, barrent la route, clignotent comme autant de signaux d’alerte. Tout à la fois matériaux pour faire un feu et fluide électrique, ils envahissent le trio et finissent par l’engloutir. La comédienne évoque sa famille (surtout son père, fonctionnaire d’État) et son désir de voter, mais ses paroles tournent en rond comme un disque rayé d’autant plus que les voix de Mobutu, de Giscard brouillent les messages (c’étaient sûrement leur fonction à l’époque!). Soudain, alors que le trio se perd un peu dans la chorégraphie (sophistiquée) de Faustin Linyekula, la danse s’arrête: le public n’investit pas assez le bar! Or, consommer pendant le spectacle est la seule source de financement de la culture au Congo. Cette interruption, loin d’être anodine, renforce notre position « haute » vis-à-vis de l’Afrique (n’aurions-nous que celle-là? A qui vont donc les 25 euros de chaque place?). On nous culpabilise, à moins que Faustin Linyekula assume difficilement sa chorégraphie, plus proche de la danse contemporaine européenne qu’africaine. Nous sommes plusieurs à ressentir ce malaise: le contexte du spectacle flotte entre scène de théâtre et fête populaire (pour des blancs?) et finit par brouiller le propos artistique. Pourtant, l’un des derniers tableaux est époustouflant de beauté et de justesse: sur une longue table, avec des poupées cassées et désarticulées, les artistes simulent une rencontre au sommet entre tous ces menteurs. Le collectif finit sous la table, de nouveau englouti. Au lieu d’ouvrir sur un futur possible pour leur pays, ce final signe le désespoir de ces jeunes artistes dont le seul projet est de partir.
Comment pourrions-nous faire la fête avec un telle conclusion? Pour de nombreux spectateurs, la soirée, prévue pour se prolonger, se termine à l’image d’un Festival qui a bien du mal à nous retenir pour débattre collectivement d’autant plus que les habitants du quartier populaire de Champfleury sont cruellement absents. L’occasion était trop belle, tel « le théâtre des idées » organisé l’après-midi, pour transformer ce « festival des mensonges » en agora populaire sous l’arbre à palabres. Au lieu de cela, chacun repart chez soi pour enfermer à double tour sa vision d’un continent décidément trop loin de nous.
Faustin, revenez! 

Pascal Bély
www.festivalier.net
« Le festival des mensonges » de Faustin Linyekula a été joué le 21 juillet 2007 dans le cadre du Festival d’Avignon.

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