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EN COURS DE REFORMATAGE LA VIE DU BLOG

Octobre 2013: où pister les spectateurs Tadorne?

À plusieurs reprises, des amis et lecteurs nous ont questionnés: pourquoi ne pas publier à l’avance l’agenda des spectateurs Tadorne? J’ai hésité à répondre favorablement, car je ne souhaitais pas positionner le blog sur le terrain de la communication culturelle. Peu à peu, une évidence s’est imposée: cet agenda peut être un outil pour partager avec nous nos choix et nos engagements.

Voici donc l’agenda du mois d’octobre de Sylvie Lefrere, Bernard Gaurier, Laurent Bourbousson, Sylvain Saint Pierre et Pascal Bély.

De Marseille, à Paris, en passant par Rennes, Nantes, Toulouse, Avignon, Nîmes, Montpellier, Venise et Mantova!

Pascal Bély – Le Tadorne

 

1er octobre> “Car tu es poussière” adaptation Pinter par Stephane Laudier – Théâtre des 13 ventsMontpellier

1er octobre> “Letzte Tage. Ein vorabend” – Christoph Marthaler – Théâtre de la Ville Paris

2 octobre>  Concert de jazz de Julien Fortier – La Laiterie Montpellier.

3 octobre > Macbeth par l’école Ernst Busch de Berlin à La Vignette – Montpellier.

3 octobre > Lecture d’un travail en cours d’élaboration de la compagnie Théâtre de la craie “Je suis Arturo” – La Charteuse Villeneuve lez Avignon.

4 octobre > Exposition “Electricités sonores” – La Panacée– Montpellier.

4 octobre > “Après la répétition” – Tg Stan – Théâtre GaronneToulouse. Critique ici.

4 octobre > «Le grand Jeu»- Olivia Granville – Ouverture de résidence- Le GarageRennes

5 octobre > “Un autre nom pour ça” – Mladen Materic – Théâtre GaronneToulouse.

6 octobre > Parcours “Chemin Faisant” proposé par la Cité, Maison de Théâtre au Mucem – Marseille.

7 octobre > «Monologue sans titre» Daniel Keene/Hervé Guilloteau – TU – Nantes

8 octobre >«La légende de Bornéo»- Collectif l’Avantage du Doute – Le Lieu Unique Nantes. Critique ici.

8 octobre > Fana Tshabalala – Ex Nihilo – Dala et les Pas Perdus  – Questions de Danse – Klap, Maison pour la danseMarseille.

9 octobre > “Mystery Magnet “- Miet Warlop – Théâtre de la Criée – Festival Actoral Marseille

9 octobre >” Timeloss” – Amir Reza Koohestani- La Friche Belle de Mai – Festival ActoralMarseille

9 octobre > “Caliban Cannibal” – Motus – La Friche Belle de Mai – Festival ActoralMarseille

10 octobre > “Bodies in the Cellar” – Vincent Thomasset – La Friche Belle de Mai – Festival Actoral Marseille

10 octobre > Christine Fricker – Questions de Danse – Klap, Maison pour la danse – Marseille.

11 octobre > “Quand je pense que nous vieillirons ensemble” – Les chiens de Navarre – Théâtre du Gymnase – Festival Actoral Marseille.

12 octobre > Conférence dansée de Kaspert Zoeplitz – Centre Chorégraphique National Montpellier.

12 octobre >Expo «Danse-Guerre» – Musée de la danse Rennes

12 octobre > “Grand singe” – Nicolas Cantin – Théâtre des Bernadinnes – Festival ActoralMarseille.

12 octobre > Concert d’Arman Méliès – Paloma- Nîmes

15 octobre > Concert d’Asaf Avidan – Zénith- Montpellier.

17 octobre > Exposition Le Corbusier – J1- Marseille.

17 octobre > A ton image” dans le cadre du festival Drôle de Hip Hop – Compagnie Stylistik – Théâtre Golovine- Avignon

18-19 octobre > Colloque: “Les lieux d’accueil de la petite enfance deviendront-ils les nouvelles maisons de la culture ?” – Théâtre MassaliaMarseille.

18 octobre > “Le projet ennui” – Le cabinet de curiosités – Théâtre de LencheMarseille.

18 octobre > Lecture “L’atelier d’Alberto Giacometti” de Jean Genet au Théâtre des Halles dans le cadre du Parcours de l’art – Avignon

19 octobre > “Current Location” – Toshiki Okada – Théâtre de Genevilliers – Festival d’Automne Paris

19 octobre > “Double suicide à Sonezaki”- Sugimoto Bunraku Sonezaki Shinjû – Théâtre de la Ville – Festival d’AutomneParis

20 octobre > Concert de  Lilly wood and the Pricks – Paloma – Nîmes.

22 octobre > Yendi Nammour – Laurence Maillot et Jérémy Demesmaeker- Questions de Danse – Klap, Maison pour la danse – Marseille.

23 octobre > “Qui découvre qui” – Compagnie Skappa! – Théâtre Massalia – Marseille

24 octobre – 5 novembre > Festival du cinéma Méditérranéen- Montpellier

24 octobre > “For Mg The Movie – Homemade – Newark” – Trisha Brown –Théâtre de la VilleParis

25 octobre > Ex Nihilo – Questions de Danse – Klap, Maison pour la danse – Marseille.

25 octobre > Le projet ennui” – Le cabinet de curiosités – Théâtre de Lenche – Marseille.

Du 27 au 30 octobre > Biennale d’Art Contemporain – Venise.

Du 30 octobre au 3 novembre > Festival Théâtre jeune publicMantova.

A noter également, les spectacles sélectionnés à Paris par Guy Degeorges.

 

 

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Papier indisponible en Magasin.

Ma programmation de spectateur a d’étranges coïncidences. Mercredi 3 avril, Pippo Delbono dans «Dopo la Battaglia» à la Comédie de Valence métamorphosait la scène en espace mental où le péril d’une folie collective faisait émerger la poésie du fou dansant, celle qui nous sauvera («Pina, Bobo, Pippo») . Quelques jours après, le 3 bis F (lieu d’art contemporain à Aix en Provence niché au coeur de l’hôpital psychiatrique Montperrin) programmait «Tentative de trous pour voir le ciel à travers» de Christelle Harbonn. C’est un diptyque d’après «le papier peint jaune» de Charlotte Perkins-Gilman et «Un homme en suspens» de Saul Bellow.

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Dans la première pièce, une femme souffre d’un post-partum. Son époux psychiatre lui prescrit des médicaments pour atténuer ses délires «hystériques» tout en renforçant sa domination. Elle se projette dans le papier peint, espace imaginaire qui accueille sa parole de femme séquestrée où son nouveau-né à tête de cochon se blottit dans une humanité à la dérive. Solenne Keravis est impressionnante dans le rôle, toute habillée de blanc où son corps projette dans ce décor d’hôpital, force mentale et fragilité psychique. Le mari (Sébastien Rouiller) est assis à droite, de dos. D’une console, il envoie une série de couperets sonores qui glacent, surprennent et finissent par créer une atmosphère mortifère. La mise en scène métaphorise ce papier peint (invisible à l’oeil nu) dans lequel je me projette: n’est-il pas l’espace de l’art, où l’interaction entre l’artiste et le spectateur rend intemporel le sort de cette femme ? Où sont nos «papiers peints» contemporains (et si c’était la danse ?). Qui est à la console aujourd’hui pour couper la parole (le médiatique, les règles qui uniformisent ?).

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Le passage vers la deuxième oeuvre est quasiment imperceptible, preuve il en est que le papier peint se déroule pour créer l’illusion d’un nouvel espace du dedans (l’appartement d’un couple) et du dehors (celle où un homme, démissionné de son travail, qui attend d’être mobilisé pour la guerre). Olivier Boréel est prodigieux dans le rôle de ce «tueur en suspens» qui cherche dans le présent, toutes les raisons de partir à la bataille. Sa rage contre ses contemporains navigue entre guerre de civilisation et violence sociale. Elle n’est pas sans me rappeler ces hommes qui attendent le jour J pour (se) (tout) faire exploser. Sa folie fait écho au mutisme de sa femme (l’armée, cette grande muette?) qui, s’approchant de la paroi blanche qui sépare l’espace privé et public, se fond dans la toile et crée l’illusion d’une peinture de MunchAshes»).

Ce dytique forme une vision cauchemardesque et «fantastique» de la folie des hommes à la recherche du sens perdu. Sublime.

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Le metteur en scène Laurent de Richemond ne sait probablement pas qu’un «critique  amateur» l’inclut dans une traversée théâtrale aux côtés de Pippo Delbono et de Christelle Harbonn. «L’ivresse de la parole», sa dernière création à la Cité, Maison de Théâtre à Marseille, est un bien joli «papier peint». Dix comédiens amateurs s’évertuent à créer une épaisseur à leur «parole» prise en tenaille entre un «je» envahissant, un «nous» trop englobant et différents «couperets» maltraitants. Pendant quatre-vingt-dix minutes, la parole se «balade» entre anecdotes, confidences, et métalangage du corps. C’est parfois drôle, souvent grave, quelquefois un peu long, mais ce collectif finit par former un groupe. L’important n’est pas de savoir jouer, mais d’explorer son «je» dans le «jeu» pour tendre vers «l’?uvre». Ainsi s’enchevêtrent ressentis du réel et actes artistiques qui font écho à ma  propre ivresse ! Peu à peu, tout s’entend, tout se relie, tout se joue : le théâtre devient la bonne étoile de chacun, vers la Voie lactée pour tous.

À côté, le spectacle de Grand MagasinMordre la poussière») présenté à la Scène Nationale de Cavaillon fait pâle figure. «Je suis, que je le veuille ou non, le personnage principal de mon histoire, mais simple figurant dans celle des autres»: l’intention est à l’opposé du projet artistique de Laurent de Richemond! Ici, quarante amateurs, réduit à la fonction de «simples figurants», apparaissent et disparaissent au gré des scènes où l’un des acteurs se rêve tout puissant (jusqu’à fondre l’humain dans des mécaniques invraisemblables?jouissif), tandis qu’un autre combat et gagne à tous les coups. Le rêve et ses paillettes ne sont plus qu’une marchandise pour télé-réalité. La partition quasi chorégraphique de Grand Magasin (car cela en est une !) mêlée d’injonctions verbales  paradoxales s’étire en longueur dans des mouvements trop répétitifs qui lui font perdre peu à peu son caractère surréaliste. Cette mécanique m’amuse, mais ne fait pas lien comme si j’étais définitivement positionné en observateur complaisant. Ici, le «papier peint» disparait au profit d’un mur gris dont je peine à voir au travers.

Pascal Bély , Le Tadorne

«Tentative de trous pour voir le ciel à travers» de Christelle Harbonn au 3 bis F d’Aix en Provence les 6 et 7 avril 2012. À voir au Théâtre des Argonautes à Marseille les 18, 19 et 20 avril. Puis du 24 avril au 10 mai à la Loge à Paris.

« Ivresse de la parole » de Laurent de Richemond à la Cité, maison de Théâtre à Marseille dans le cadre de la Biennale des Écritures du Réel les 3 et 4 avril 2012.

« Mordre la poussière» de Grand Magasin à la Scène Nationale de Cavaillon le 5 avril 2012.

Crédit photo 1 et 2: Alexandra Licha.

Crédit photo 3: Mathieu Bonfils.

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EN COURS DE REFORMATAGE OEUVRES MAJEURES

La canne et les oeillets sont dans une boite grise.

Au fond du plateau, il y a des chaises alignées: bien sûr on pense à Pina Bausch.

Des portes se ferment et s’ouvrent: bien sûr on pense à Pina.

Ils sont en habillés en  rouge, combinaison de soie, et l’on pense encore à Pina.

Il y a le Lac des Cygnes et toujours, on pense à elle.

Aujourd’hui, Pina n’est plus seule. Elle a son guide, son fidèle, son fils…. Pippo Delbono, quasiment inconnu en France, nous subjugua en 2002 avec «Il silenzio» à l’école Saint-Jean d’Avignon, transformée en salle de spectacle…C’était lui qui racontait des histoires, qui marmonnait, qui respirait très fort, qui murmurait  ou vociférait.

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Ce soir, c’est lui qui respire paisiblement et se confie. On sait le nommer, on sait que c’est lui, car il y a sa stature,  son timbre de voix, son accent…et on est avec lui. Pippo le Grand, Pippo l’Éclaireur, Pippo le Magicien.

On attend un conte. On est venu l’entendre et c’est une autre qui danse. On connait Pippo et Pina est là.

Comme d’habitude, on veut qu’il arpente en criant et on aperçoit Bobo en silence.

Bobo arque bouté, 77 ans de souffrance dont quarante-cinq ans d’internement en hôpital psychiatrique; Bobo magique, Bobo allant tout droit, jouet imperturbable, figure emblématique.

Ce soir, ce serait comme si…Pina et Pippo…Ce serait comme des icônes dans une énorme boite grise, agrippées aux murs. Ce serait un ciel gris, des portes, des percées de lumières. Ce serait deux absents courant ça et là, ce seraient des fantômes, ce serait un hommage, une messe célébrée. On penserait alors  à de beaux tableaux italiens….

Le peintre serait Pippo Delbono et le musicien Tchaïkovski. Le peintre arriverait, chemise blanche débraillée, on imaginerait Tadeusz Kantor, le maitre de ballet. Il y aurait aussi Tutu blanc la danseuse, puis Bobo et sa canne.

Pour Bobo, il n’y aurait pas de passé. Tous les jours seraient identiques, sans souvenirs, sans célébration. Bobo crierait, hurlerait même. L’écho de sa souffrance, un désespoir écorché…. l’esquisse d’un sourire peut-être?

On est prêt à tout avec Pippo. Il nous raconte sa mère qui, affirme-t-il,  n’a vécu sa vie que comme une perte.

Pina, Bobo, les tragédies, l’Égypte…Pippo nous dit aussi qu’à l’asile d’aliénés, ils ont lié les pieds de Bobo. Bobo qui  n’a jamais connu les caresses, qui ignore les jours et les célébrations. Effroi.

Il nous dit la France ; il nous raconte l’Italie et Berlusconi ;  il nous montre Popeye, Donald…Il redevient Monsieur Loyal et on regarde, subjugués, sur les murs, Chaplin qui danse comme un fou.

Gianluca Ballarè arrive, torse nu. Il est prodigieux dans son monde isolé, il transpire d’inquiétude. On l’aime terriblement dans son silence effaré.

C’est au tour de  Bobo qui  trimbale son drapeau comme il faisait dans son asile… Soudainement, la salle, d’un coup se lève au son de Verdi… nous sommes dans son asile, nous sommes en Italie, nous sommes en France, nous ne cessons d’être embarqués…nous suivons Pippo là où il veut nous emmener. Recueillement et nous sommes ébahis. Une musique d’opéra éclate. Une femme, comme sortie de «May B» de Maguy Marin, de terre et de craie habillée, est prise soudainement  de convulsions. Nous sommes à la lisière de la prison, au bord de l’oppression. On arrête. On respire. Stop.

Toujours présente, Pina respire. Des femmes dansent.

Pina hommage, Pina offerte, Pina adulée et les fleurs en bouquet posées.

Pippo pourrait avoir des veines de métal, il en coulerait du miel. La terre de Pippo serait de béton, les oeillets y pousseraient quand même. Pleurer, sourire avec eux, bande de saltimbanques borderline, bande de fous illuminés…Théo Angelopoulos aurait aimé ces comédiens, ces hommes, ces femmes. Il les aurait suivis au-delà de tous les naufrages, au-delà de toutes les guerres… Leurs yeux étaient ce soir-là, bordés de rouge comme ceux de Gianluca, humides comme ceux de Pippo; absents comme ceux de Bobo.

Nous aurions voulu  revêtir des habits de guenilles pour nous mélanger à eux, mais personne ne pourrait porter un vêtement mieux que Bobo. C’est un miracle de le voir devenir vêtement, incarnation d’habit, il est la mariée, il est le concertiste, il est le curé, il est le moine….Magie du transformisme incarné.

À lui ce spectacle dédié, à lui tous les hommages, salut à toute cette famille de comédiens. Merci Pippo, Bobo, Pina ; merci pour cette bataille optimiste ; merci de cette fuite retrouvée ;  merci Pippo d’être redevenu le Pippo du début, merci de ces images, merci de ces larmes, merci de cet espoir…et si je pouvais, je vous offrirais aujourd’hui, à vous lecteurs, des milliers d’oeillets rouges sur le plateau de votre scène.

Francis Braun – le Tadorne.

 « Dopo la battaglia (Après la bataille) »  de Pippo Delbono au Théâtre du Rond Point à Paris du 17 au 29 janvier 2012.

 

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À Berlin, le corps finit par passer à table.

Il arrive que la danse soit en harmonie avec la ville. Le festival «Tanz im August» se fond dans Berlin jusqu’à devenir invisible. A chaque spectacle, la même sensation : on y explore l’espace à l’image d’une capitale qui élargit ses frontières pour y accueillir l’improbable créatif. Retour sur quatre propositions au coeur d’une ville accueillante et si calme…

Gregory Maqoma est Sud-Africain. Dans «Beautiful me», il est accompagné de quatre musiciens pour ce solo crée avec trois chorégraphes de renom (Akram Khan, Faustin Linyekula et Vincent Mantsoe). De ce maillage naît une oeuvre qui questionne l’identité, le rôle du colonialisme et la démission des politiques à l’égard su sida. La toute première partie est sublime : habillé d’un «costume robe» rouge et noir, il s’invite dans notre imaginaire. Avec élégance, sans effraction, chaque mouvement d’une précision millimétrique et d’une belle douceur convie la tradition à se relier à la danse contemporaine. Une fois la porte ouverte, ses invités entrent dans un dialogue imaginaire parlé et dansé. Mais très vite, Gregory Maqoma me perd : en l’absence de dramaturgie, la danse se confond dans un discours démonstratif d’un romantisme ennuyeux où il cherche comment occuper la scène. Le texte censé faire lien entre les trois chorégraphes ne suffit pas à donner une cohérence d’ensemble. Avec de telles références, Gregory Maqoma aurait pu s’en émanciper pour mieux les relier.

Cap sur le Sénégal avec Andréya Ouamba pour «Sueur des Ombres».  Six danseurs pour dessiner un nouveau territoire de vie, où la parole de l’un s’entend dans la danse de l’autre. Décidés à occuper la scène, ils donnent l’impression de la lacérer pour la reconstruire à l’image d’un continent africain qu’ils voudraient plus démocratique. Armés de gros bâtons de bois, ils délimitent, défont, refont, emmurent puis ouvrent. Tels des bâtisseurs, leur danse semble chercher le bon «matériau», la «surface» adéquate. Sans arrêts. Sans cesse. Les «matières» chorégraphiques finissent par s’accumuler à l’image d’une «recherche-action» qui aurait perdu son but en chemin. L’énergie est là, mais elle n’a pas suffi à me faire «transpirer». Malgré tout, Andréya Ouamba est un chorégraphe à suivre. À la trace.

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Du bois aussi dans «Habitat» de  Renate Graziadei du Laborgras de Berlin où elle propose plusieurs solos, enregistrés par des caméras. Les spectateurs sont invités à s’asseoir autour de la scène, mais aussi à déambuler dans l’espace où des écrans nichés dans des sculptures en bois transforment la chorégraphie en juxtaposant les images.  Après trente minutes, je quitte la salle pour y revenir, une fois le spectacle terminé pour apprécier comment cet «objet» chorégraphique s’inscrit dans l’espace. Mais le tout me laissé froid : la danse m’habite depuis longtemps et cette «performance» m’apparait vaine et prétentieuse.

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Il est aussi question d’espace dans «Autour de la table» du français Loïc Touzé. Dans le jardin du Podewill, il  installe des nappes pour un pique-nique (spécialité des Berlinois!). À chaque table, un professionnel du corps nous attend. Il prend le temps d’expliquer sa pratique avant de se plier à un jeu de question-réponse. Puis une musique nous invite à changer d’espace pour une autre rencontre. Je croise trois parcours : une vendeuse de saucisse pour «Grill Walker» (passionnée par ce travail très physique où le corps se fond dans l’outil de production), un masseur et un acupuncteur. Avec cette proposition, la confrontation autour du corps fait lien social. Là où les entreprises (mais pas qu’elles) réduisent le corps à un outil, il est ici vecteur de communication pour une éthique de la performance. Cela fait quelques années que je promeus la rencontre entre professionnels du corps, chorégraphes et citoyens. De ce dialogue peuvent naître de nouvelles solidarités, car il ouvre ce qui s’est cloisonné. «Autour de la table» est un beau projet : il desserre l’espace en changeant les codes de la représentation et me positionne autrement dans un festival jusque-là bien ennuyeux.

Pascal Bély, Le Tadorne.

«Beautiful me» de Gregory Maqoma / «Sueur des Ombres» d’Andréya Ouamba /  « Habitat » de  Renate Graziadei / « Autour de la table » de Loïc Touzé au festival « Tanz im August » à Berlin (semaine du 23 au 27 août 2011).

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« Je n’entends pas, ne comprends pas, c’est très intéressant »

La machine est partout. “Tapez 1,puis 2 et * pour revenir au menu précédent“. Les automates d’accueil peuplent nos imaginaires, provoquent le cauchemar à l’image des chaînes automobiles d’antan. C’est aussi cela le progrès: changer la forme mais toucher le fond. La vison de la relation humaine s’industrialise même au théâtre où certains artistes convoquent une machinerie sur le plateau censée transcender le propos. A quelques jours d’intervalle, quatre compagnies m’offrent une étrange traversée…

Hélène Cathala est chorégraphe. Pour le festival Dansem à Marseille, elle nous offre un solo sur l’adolescence («la jeune fille que la rivière n’a pas gardée») La vidéo, des capteurs à infrarouges et des rampes de néons, constituent l’environnement technologique. L’adolescence a ses outils. Soit. La danseuse Nina Santès s’empare du plateau pour oser une danse. Elle «appuie» comme sur des touches, là où c’est censé faire mal, faire désir, faire désordre. On observe de loin son enfermement au coeur de cette «installation» qui produit sa mécanique. L’interaction entre le corps et la machine provoque le chaos psychologique. Mais il y a comme un grain de sable: un outil ne crée pas du processus, encore moins du mouvement. La vision de l’artiste sur cette interaction aurait pu nous intéresser. Or, elle semble jouer à la machine et fond son propos dans son fonctionnement binaire.

Toujours au Festival Dansem, Maria Munoz et Pep Ramis de la Compagnie Mal Pelo proposent «He visto Caballos». Ici aussi, la machinerie est partout: vidéo grand écran, rouleaux de papier qui montent et qui descendent, décor amovible. Toute l’ histoire évoque deux amants séparés qui correspondent par lettre interposée. On danse peu, on parle beaucoup, on se perd dans la vidéo(la fonction technique est même jouée par deux acteurs). Tout s’impose à défaut de poser un propos qui pourrait émouvoir. On «installe», on déroule, on projette, on surtitre. L’anecdotique prend le pouvoir. A aucun moment, le corps transpire, incarne une dramaturgie. Tout est à distance. L’artiste pose une esthétique et le corps n’est que surface où l’on cherche vainement la poésie. Au mieux le spectateur contemple, au pire il s’impatiente d’être si loin.

La lecture spectacle de Geoffrey Coppini, «Ravissements» (d’après un texte de Ryad Girod), aurait pu prendre le même chemin que le spectacle précédent. Deux acteurs magnifiques (Marianne Houspie et Eric Houzelot) campent l’histoire d’un homme qui perd peu à peu ses facultés de communication et devient étranger à lui-même. La lecture nous invite à entrer dans ce monde étrange où tout se dérègle. Le jeu de lumières et la porte du studio nous font entrer dans la folie douce et sortir vers la folie créative. Point de technologie (cela aurait été si tentant de faire appel à la vidéo) mais une mise en scène qui articule lecture et jeu d’acteurs, perte des mots, inclusion poétique et exclusion sociale.

Avec le collectif « Grand Magasin » proposé par la Scène Nationale de Cavaillon, l’interaction entre la machine, l’art et le spectateur est un jeu d’enfant! Quatre acteurs installent sur le plateau une machinerie dont la fonction principale est de faire obstacle à la communication. Ici, on dessine un plan qui ne guide pas. Là, on marche sur un tapis qui absorbe les sons. Plus loin, on parle dans des micros qui savent à l’avance ce que vous allez dire. Il y a même une machine à douter. Chacun doit faire face au bruit de marteau piqueur envoyé par le technicien à qui ont avait pourtant assuré qu’il pourrait perturber à loisir la représentation! Et je n’évoque même pas le temps qu’ils prennent pour parler de ce qu’ils font à défaut de donner une vision!
En communiquant sur la communication, ils produisent du sens à chaque tableau. Je ris beaucoup, fini par m’amuser avec eux. Ils sont comme quatre adolescents qui, par leur créativité, perturbent le système bien huilé et inopérant de nos machines à communiquer à partir desquelles des artistes et des créatifs nous imposent des esthétiques vides de sens. Et si la critique d’une certaine  “machinerie théâtrale” était là? Par un heureux hasard, ces quatre acteurs rejouent le film de ma semaine de spectateur.
Avec « les déplacements du problème », Grand Magasin nous (re)donne notre liberté de penser le lien entre la communication et la machine, entre le contenu (ce que je dis) et la relation (comment je le dis), entre l’outil et le processus.
Comme une remise à plat des fondamentaux.
Pascal Bély, www.festivalier.net
 
« la jeune fille que la rivière n’a pas gardée » d’Hélène Cathala au Festival Dansem à Marseille le 13 novembre 2010.
« He visto Caballos »de Maria Munoz et Pep Ramis au Festival Dansem à Marseille le 16 novembre 2010
« Les déplacements du problème » par Grand Magasin en tournée sur le territoire de la Scène Nationale de Cavaillon; vu à Mérindol le 18 novem
bre 2010.
« Ravissements » par Geoffrey Coppini au festival « Les Rencontres à l’Echelle » à Marseille le 19 novembre 2010.
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Para Angélica Liddel.

Las 3h30 de la mañana. Los espectadores ya no tienen mucha fuerza después cinco horas de esta obra de arte pictural, de un teatro coreográfico, agotados por tantas solicitaciones  visuales, auditivas e incluso olfactivas. « La casa de la fuerza » de la española AngélicaLiddel es un puñetazo, que nos precipita dentro de la crisis, la que habíamos olividado demasiado pronto.

Salvo que el teatro está aquí para reavivar las heridas porque todos somos hechos de esta materia. Esta noche, en el Cloître des Carmes, actores y espectadores están infínamente, intímamente ligados a todas estas « pequeñas historias » de cuyas hicimos todos grandes : el desamor, el malestar, el abandono, la renuncia de sí mismo? Llamemos esto como queramos. Es nuestro infierno común. La verdadera crisis es esta. La económica? solo es económica? ya está bien, ya basta. ¡Basta de discursos ! Demos paso a la verdad. Al cuerpo.

Son tres mujeres, seís destinos. Busquemos el error en la suma. A diferencia de algunos hombres que están siempre listos para defender causas humanitarias pero que maltratan a sus parejas, éstas tres mujeres depresivas en el primer acto invitan a otras tres en el último, para evocar la situación de la condición feminina en México. Todo está relacionado. Nuestros desamores se inscriben también dentro de un contexto social.

Pero tambíen porque ser una mujer pegada, violada y matada en otro lugar es una pena de amor para toda la humanidad.

Tres actos par (re)vivir  desde dentro lo que hemos querido todos gritar fuera. Porque el mal de amor, la separación alcanzan su paroxismo en el sufrimiento del cuerpo. ¿Cómo presentar en el teatro lo que suele estar meta por las óperas, los bailes, los cuentos para no dormir ? Aquí todo está convocado.

El texto, poderoso, porque está hecho de palabras de una ternura desnuda ;

la música, omnipresente, repetida (de Bach y de la pop), porque sin ella, quizás no noshubiéramos sobrevivido al náufrago del alma y que tumbados, Bach, Brel y Barbara fueran nuestros analistas punto por punto ;

el líquido, porque desborda y que el amor siempre termina tomando el agua ;

la sangre, porque sangramos de nuestras venas par sacarnos de este follón ;

sofás, mucho sofás, un ejército de sofás porque son nuestras camas de niños con o sin barrotes, depende? ;

flores, en ramos para estrellar lo que queda de bonito ; en macetas para adornar los cementeros ; en capullos, para volver a nacer ;

un inmenso cubo de pasta de modelar para esculpir, dar a luz a un ejército de muñecos fabricado de ternura y de pereza, todo para resistir a la estúpidez machista ;

el tiramisú? porque con Angélica Liddel es el único pastel que nos pone en pie cantando ;

el carbón, sí el carbón, para cavar la tumba, agotar el cuerpo, caer en el fondo del hoyo y provocar el efecto teatral más magistral que hemos podido ver, un golpe de grisú a la cabeza a que siguen hartándonos con sus clasificaciones (teatro, baile y companía).

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Todas estas materias modelan la dirección y « La casa de la fuerza » trastorna una parte del público : los cuerpos se funden dentro de los objetos y les dan un alma, la música se adapta a las materias y acabamos pasmodos, inmovilizados, por tanta orgía de tolerencia y de belleza. Porque aquí, el cuerpo no está manipulado, como un objeto para crear un propósito, sino que está atravesado para que nos acordemos, como una exigencia de verdad. El cuerpo del actor es una donación al público, un vínculo de amor comprometido y que compromete donde se convoca una enfermera sobre en escenario para extraer su propria sangre y manchar su camisa. « Soy sangre ». « La casa de la fuerza » será uno de los momentos más grandes de la historia del festival de Avignon. Porque Angélica Liddel no se conforma con mirar caer a los hombres. Les ofrece la fuerza de su dirección para que « Ne me quitte pas » sea un himno a la alegría.

Pascal Bély – www.festivalier.net. Gracias por la traduction Elsa Gomis.  

“La casa de la fuerza” d’Angélica Liddell au Festival d’Avignon du 10 au 13 juillet 2010.

Credit photo: Christophe Raynaud de Lage

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Anne Teresa de Keersmaeker ne fête pas les 30 ans de Montpellier Danse.

“C’est une pièce culte”; “A ne pas manquer”; “comment ça, tu ne l’as pas encore vue?”. La pression est forte à la veille de “Rosas Danst Rosas” d’Anne Teresa de Keersmaeker, jouée au Festival Montpellier Danse. Cette pièce, créée en 1983 pour quatre danseuses (dont la chorégraphe) est une oeuvre majeure du répertoire de la danse contemporaine. Car, comme le précise Wikipédia , “certains aspects de cette oeuvre marqueront les bases chorégraphiques des pièces d’Anne Teresa De Keersmaeker notamment quant aux circulations élaborées et l’utilisation du motif de la spirale”.  Vingt-sept après, elle est toujours là, avec trois danseuses de la compagnie.

Je suis au premier rang, métaphore du premier de la classe, bien décidé à passer l’examen avec succès. Mais, au fond de moi, une certitude: le lien avec une oeuvre de danse ne se commande pas. Je sais par expérience que c’est un art qui laisse chez chacun de nous des empreintes, où le spectateur élabore son histoire, loin d’être linéaire. Je pressens aussi que “Rosas Danst Rosas” vient un peu tard dans le lien que j’ai tissé avec Anne Teresa de Keersmaeker . Sa création “the Song, vue à l’automne dernier, résonne encore. Je sais ce soir que je ne suis pas là où le festival Montpellier Danse m’attend. Je sais que je suis ailleurs. 

Pendant plus d’une heure trente, mes émotions sont à distance. Cela ne passe pas alors que l’oeuvre est un chef d’oeuvre. Mais précisément, c’est de là où je la regarde. Je me sens écrasé par ces quatre femmes sublimes. J’observe leur danse comme si j’objectivais tout, à la recherche de ce qui fait “chef d’oeuvre”. Je ne m’en sors pas. Mais Anne Teresa de Keersmaeker n’est pas avec nous. Une intuition. Son visage est souvent fermé comme si elle ne pouvait pas être là. Comme si les 30 ans de Montpellier Danse la statufiaient au moment où elle prépare sa nouvelle création pour le Festival d’Avignon. À mesure que “Rosas Danst Rosas”  avance, le climat est de plus en plus lourd dans la salle. J’entends des soupirs d’exaspération, mon voisin somnole et je ne vois qu’elle. Son visage. Son corps. Je me remémore son répertoire, “The song” vu à Nîmes, “Steve Reich Evening à Cavaillon en avril 2007, deux folies de danse, deux empreintes. Mon premier article sur le blog, c’était pour elle, en 2005. À chaque mouvement du quatuor, je feuillette notre livre d’histoire. 
Ce soir, elle danse mécanique, je les regarde calculateur. Elle paraît souffrir, je n’ai aucune empathie. Elle non plus. Le quatrième et dernier tableau où elles dansent pendant plus de trente minutes quasiment un même mouvement qui se déploie du carré au circulaire, finit par ouvrir une brèche: je referme le livre.
Je commence à bouger.
Pascal Bély– Le Tadorne
“Rosas danst Rosas” d’Anne Teresa de Keersmaeker. Les 25 et 26 juin 2010 au Festival Montpellier Danse.
Crédit photo: Tristram Kenton
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DANSE CULTE EN COURS DE REFORMATAGE Vidéos

Retour aux sources avec Odile Duboc.

La chorégraphe Odile Duboc n’est plus. Une de ses oeuvres, “Rien ne laisse présager de l’état de l’eau” m’avait bouleversé en 2008. Je me souviens des lumières de Françoise Michel et de l’état « liquide » dans lequel je me trouvais alors…Inoubliable…Cette danse sensible et éclaireuse va me  manquer…

Rarement la rédaction d’un article ne m’a autant impressionné. Intimidé, j’écris à partir de ma confusion, sans trop savoir où j’évolue. “Rien ne laisse présager de l’état de l’eau”, d’Odile Duboc, chorégraphie créée en 2005, est un spectacle pétri d’incertitudes car il interroge nos certitudes. Où va-t-on avec elle, avec eux? Ce titre est une musique qui trotte dans la tête, un air fragile et engagé qui, après une journée de travail épuisante, donne la force de dépasser sa fatigue pour se rendre au Pavillon Noir d’Aix en Provence.
J’y entre, je m’assois et je ne bouge plus. Je reste figé pendant une heure. À leur arrivée, ces dix danseurs sont loin ; je perçois à peine leur visage, mais leur corps s’impose. La scène rouge, légèrement pentue, est l’espace d’une course individuelle où les habits tombent puis changent telle une combinaison de couleurs d’un dessin animé. Ils stoppent. Le groupe, éclaté, fait fusionner les corps avec le sol comme une matière organique qui se mélange à la terre. Mon regard se fond avec eux. Je résiste pour comprendre la mécanique de ce fluide qui se répand. Je contrôle pour figer, pour découper. Il faut lâcher l’intellect sinon rien n’entrera.


C’est alors qu’ils s’avancent, deux par deux. L’un soutient l’autre qui finit par se liquéfier pour tomber à terre. Le mouvement se répète. Je glisse. Mon regard fuit, fixe, balaye, malaxe comme cette matière qu’Odile Duboc réinvente, telle une plasticienne. Une légèreté m’envahit. C’est magnifique comme un tableau de la renaissance; sublime quand ils cheminent hésitants, habités d’une force collective, échappés d’une scène de “May B de Maguy Marin. Progressivement, avec peu de mouvements, Odile Duboc transforme le corps en oeuvre d’art, aidée par les jeux de lumière emprunts de religiosité de Françoise Michel. Elle multiplie les petits espaces où les couples sont statues, où le groupe se sculpte pour se mettre en dynamique. L’immobilité devient alors un fluide corporel qui se propage au collectif. Magnifique. C’est ainsi que je change de territoire, où la scène est le liquide amniotique de mon imaginaire, où les hommes dansent comme des centaures, où l’animalité et l’humanité fusionnent et finissent par fluidifier mon regard alors que je voulais conceptualiser. Avec cette oeuvre, les affects sont à distance et me permet d’interroger mon rapport au corps.
Le talent d’Odile Duboc est de nous plonger dans les valeurs collectives du groupe comme espace du corps signifiant. Il n’y a rien de révolutionnaire dans le propos, mais cette interpellation est une cure de jouvence. Au cas où nous aurions oublié que le corps n’est pas une marchandise.
Même si cela coule de source.

Pascal Bély
www.festivalier.net

“Rien ne laisse présager de l’état de l’eau” d’Odile Duboc a été joué le 28 février 2008 au Pavillon Noir d’Aix en Provence.

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EN COURS DE REFORMATAGE

Au bout du monde, cap sur le Festival Antipodes’10 à Brest.

« Il faut absolument être moderne », Arthur Rimbaud, « Une saison en enfer »

C’est sur cette « injonction » du poète maudit que Jacques Blanc, directeur du Quartz, Scène Nationale de Brest, ouvre son édito (1)  sur le festival « Antipodes » qui aural lieu du 2 au 13 mars 2010. Ça nous inquiète toujours un peu de devoir absolument être quelque chose.Mais… La suite nous donne envie, elle teinte les propos de Rimbaud d’une dimension d’ouverture et les vitalise. Certains spécialistes ont vu dans cette phrase une tournure de dérision. Elle est aussi de celles qui claquent l’étendard d’un chaos intérieur et de sa mise en mouvement. Il ne serait pas ici question d’opposer « Ancien » et « Moderne » mais plutôt d’appeler à la trouée créative qui naît d’hier pour éclairer un aujourd’hui, en s’affranchissant des dogmes trop rigides et des enfermements trop confortables. Ces mots ne sauraient se faire slogan pour ouvrir une nouvelle « caste » dont il faudrait être. Le concept de « modernité » n’a pas aux yeux du poète valeur d’absolu ; la tonalité « ironique » de cette citation ne peut que nous faire douter et réfléchir, avant de prendre le propos au pied de la lettre.

Nous irons donc à Brest les 5, 6, 12 et 13 mars tenter de capter la lumière des « lucioles » programmées et essayer de nous laisser « ré-enchanter par ces artistes qui tenteront de trouer les murs qui se resserrent autour de nous »(1). Et peut-être, qui sait, percevoir ce qu’est « être moderne » aujourd’hui, voir même, nourrissons les espoirs, découvrir que nous le sommes…nous espérons surtout croiser quelques émotions à vivre qui ouvriront notre envie d’écriture. Le programme est abondant et va nous offrir quelques découvertes et retrouvailles.

« [Castor et Pollux] » des très en vogue Cécilia Bengolea et François Chaignaud, prévu pour une durée d’1h30, est finalement proposé sur 40 minutes. Le propos intrigue et la technicité envisagée pour traiter cette « chorégraphie astrale » rend curieux. D’autant plus qu’ils seront les « vedettes » du 30ème et dernier « Montpellier Danse ». Mais, nous vous devons une confidence: nous les avons tant croisés (ici à Berlin, puis en Avignon, là à Marseille, encore à Uzès)  que nous sommes impatients de les rencontrer.

Retrouvailles avec Bernardo Montet pour « God needs sacrifice », qui nous a embourbé lors des dernières Hivernales d’Avignon avec « Switch me off ». La danseuse Raphaële Delaunay et les mots du paroleur Christophe Rangoly nous (le) feront-ils vibrer ?

« Golgotha » de Steven Cohen est à ne pas manquer. Vu  lors du dernier Festival d’Automne à Paris, nous n’en sommes toujours pas revenus.

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« The panic show » de Dan Saffer promet quelques secousses salutaires, si l’on en croit les propos de l’auteur. N’engagent-ils que lui ?! « Out of time » de Colin Dunne, nous propose un mélange entre danse traditionnelle et contemporaine, à découvrir donc bien que le propos ne soit pas nouveau! « Jennifer ou la rotation du personnel navigant » de Sandra Amodio entend questionner nos représentations et nos clichés sur la femme, le tout sur fond d’espace poétique: laissons aller notre curiosité pour accueillir sa proposition. « Last Meadow » de Miguel Gutierrez devrait mettre la salle en ébullition tant l’homme déborde d’énergie et de talent. Jonathan Capdevielle ne nous a pas toujours convaincus, mais le propos de « Adishatz / Adieu » invite à l’envie d’une nouvelle rencontre.

Le deuxième week-end jouera en territoire mémoire. François Chaignaud (encore?) et Marie-Caroline Hominal réveilleront et bousculeront les souvenirs de jeunesse en s’appuyant sur le hula hoop pour nous conduire à « explorer une danse invraisemblable ». Boris Charmatz avec « Flipbook » nous invite à retrouver Merce Cunningham. Y mettra t-il aussi sa belle patte ? Jefta Van Dinther et Mette Ingartsen interrogent la perception du corps avec « It’s in the air », suivons-les pour découverte. Mathilde Monnier et Loic Touzé, en compagnie de Tanguy Viel, recréent « Nos images », un joli moment en perspective. Pastora Galvan bousculera les représentations du Flamenco avec « Pastora ». Le final quant à lui est annoncé métissé et musical avec « Fabian y su salsa caliente », un concert ? Un spectacle ? Un bal ? Peut-être un peu tout ça, et, qui sait ? Une invitation à trouer les murs à notre tour.

Après « Les Hivernales » en Avignon en février dernier, il y a encore de la danse à découvrir… loin…au bout du bout de l’Ouest. Espérons que  ces « Antipodes » nous réjouissent plus que les bulles de la cité des papes n’ont déçu les Tadorneaux du sud.

Pour finir, saluons la politique tarifaire de ce festival. Avec un pass à 35 euros, qui permet de voir l’ensemble des spectacles, c’est on ne peut plus accessible, beaucoup devraient s’en inspirer…

Bernard Gaurier – Pascal Bély  – www.festivalier.net

 

(1) « Il faut absolument être moderne », Arthur Rimbaud ? « Une saison en enfer »

On ne voit plus les lucioles* Ont-elles disparu ou bien est-ce l’aveuglante lumie?re des temps nouveaux qui nous empechent de les voir ? C’est notre travail a? nous directeurs artistiques de repe?rer ces petites lumie?res et d’organiser leur ballet pour que vous spectateurs vous soyez a? la bonne place pour les voir e?mettre leurs signaux et en jouir. Et quand on est a? la bonne place, pas besoin d’un escabeau pour acce?der a? ces ?uvres, elles bondiront vers vous en toute liberte?. Les ombres bienveillantes des grands disparus les prote?gent encore quelque temps alors que de?ja? tout est en re?volution. C’est quoi etre moderne aujourd’hui si l’on veut re?pondre a? l’injonction de Rimbaud ? Ce festival est le symptome de ce chaos qui nous de?passe ou? les frontie
?res entre classiques et modernes, conceptuels et charnels, e?tats d’ame et e?tats de corps, arts mineurs et arts majeurs… s’effondrent dans un joyeux de?sordre. Un chat n’y reconnaitrait pas ses petits. Les Antipodes vous offrent ce bienheureux de?sordre. Bienvenue a? l’inde?finition ! Tous ces artistes tentent de trouer les murs qui se resserrent autour de nous et de re?-enchanter nos vies avec parfois des liberte?s stupe?fiantes. Et nous savons que « la liberte? humaine abrite l’abime le plus profond et le ciel le plus sublime » e?crivait Schelling.
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Jacques Blanc.

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De la mélancolie des choses.

« Ce qui m’intéresse principalement aujourd’hui c’est que le spectateur ne soit plus placé devant une oeuvre, mais qu’il pénètre à l’intérieur de l’oeuvre » déclare Christian Boltanski au sujet de “Personnes”, l’exposition qu’il donne à voir jusqu’au 21 février au Grand Palais.

Dans la “Mélancolie des Dragons“, actuellement au Théâtre du Rond-Point des Champs-Elysées, Philippe Quesne nous fait pénétrer dans le parc d’attractions de six hommes aux cheveux longs, amoureux des groupes de hard rock des années 1990, notamment de “Wind of Change“, le  tube de Scorpions extrait de l’album « Crazy World ». Crazy World.

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Marqué par le souvenir de l’Holocauste, Christian Bolantski cherche l’émotion à travers toutes les expressions artistiques qu’il utilise. Pour “Personnes“, il quadrille le sol du Grand Palais de centaines de vêtements disposés à plat, à même le sol. Au fond de la nef, des vêtements sont à nouveau accumulés pour former une montagne au-dessus de laquelle plane une mâchoire d’acier.

Philippe Quesne propose de renouveler le regard à partir de matériaux simples et anodins.  Il choisit de ré-enchanter notre imaginaire avec de l’eau, de la fumée, des bulles de savon et six bâches en plastique. Gonflées à l’aide de ventilateurs, ces dernières se dressent pour atteindre une hauteur de six mètres et surplomber la scène. Dans la salle plongée dans le noir, elles ondulent légèrement, tels des géants ventrus. Je pense à la scène d’American Beauty où le fils des voisins montre la plus belle chose qu’il n’ait jamais filmé : un sac en plastique dansant le vent.

Alors même qu’il met en scène un poignant hommage aux morts et aux victimes, Christian Boltanski nous rappelle sans cesse à notre statut d’êtres vivants. Des battements de coeurs tonnent en permanence et emplissent l’immense espace de la nef. Ces battements -dont la puissance est démultipliée par la présence d’enceintes réparties partout- architecturent l’espace comme Janet Cardiff et George Bures Miller l’avaient fait au printemps dernier au Hamburger Banhnhof de Berlin dans The murder of crows.

Les battements de ces coeurs s’opposent à l’architecture travaillée de ce lieu qui accueillit l’exposition universelle de 1900. Surtout, ils tranchent avec le suintement métallique de la grue qui enserre inlassablement une poignée de vêtements, pour les relâcher quelques mètres plus haut.

La dureté des mâchoires métalliques contraste avec la légèreté des étoffes qui volettent quelques mètres pour venir se poser en haut de la montagne de vêtements. Elles s’emplissent d’air comme si, pour quelques secondes, les fantômes de ceux auxquels elles ont appartenu témoignaient de leur présence.

Dans La mélancolie des dragons, les six compères, amateurs de musique qui cogne, créent une montagne en recouvrant de blanc une Citroën AX. Ils s’attendrissent devant l’envol de perruques qui marquent la présence d’hommes invisibles, qui dansent. L’univers bricolé qu’ils agencent sous nos yeux est composé d’éléments triviaux, mais grâce à l’émerveillement avec lequel ils considèrent les choses, ils dépassent le kitsch. Dans les fumigènes, même un dragon en plastique peut être mélancolique.

A l’occasion de l’exposition Personnes, Christian Boltanski propose aux visiteurs de poursuivre les «Archives du c?ur » -entamées en 2008-, en enregistrant les battements de leur coeur. L’artiste projette ensuite de conserver ces archives sonores sur l’île d’Teshima dans la Mer du Japon, afin de faire battre le coeur des hommes à l’unisson.

Si l’une des particularités de Boltanski est sa capacité à reconstituer des instants de vie avec des objets, Philippe Quesne insuffle de la magie aux plus prosaïques d’entre eux.

Alors, dans les deux cas, éloge à l’absurde de nos existences ? À la puissance symbolique de certains objets ?

Vouloir être respectueux de ces artistes consiste à ne pas chercher de réponses, mais accueillir leurs remises en cause avec ce qu’elles soulèvent d’émotions et de poésie. Juste accepter de regarder les choses pour le sens qu’elles peuvent porter, mais savoir aussi les détourner pour en créer d’autres, plus belles encore(1).

Elsa Gomis – www.festivalier.net

A lire aussi la critique “cool” de Pascal Bély lors de la création de “la mélancolie des dragons” au Festival d’Avignon 2008.

(1) « J’ignore ce que recouvre le vocable d’art moderne. L’art consiste uniquement à poser des questions, à donner des émotions, sans avoir de réponse » (propos de Christian Boltanski recueillis en juillet 2009 par Catherine Grenier, commissaire de l’exposition).

 

Personnes et la Mélancolie des dragons  sont à voir à Paris jusqu’au 21 février 2010.