Pouvais-je m’attendre à cela ? Je pressentais que la chorégraphie d’Héléna Waldmann (« Letters from Tentland Return to sender ») dansée par six femmes sous une tente (métaphore du tchador) pouvait me surprendre. Je ne pensais pas que la danse pouvait être à ce point un acte politique, une démarche quasi psychanalytique.
« Letters from Tentland » était à l’origine jouée par des Iraniennes, mais le gouvernement ayant eu vent des critiques véhiculées par le spectacle, a ordonné le retour des danseuses. Pour ne pas abdiquer face à ce pouvoir totalitaire, Hélèna Waldman a continué avec six femmes iraniennes exilées en Europe. « Letters from Tentland Return to sender » est donc proposée ce soir à Montpellier avec le même dispositif (six tentes) accompagné d’un écran où sont projetées les lettres envoyées à celles restées en Iran.
Cette œuvre est majestueuse à plus d’un titre. Alors que l’on ne voit jamais leur corps, celui-ci est omniprésent. On ne voit que lui, on ne pense qu’à lui. Les tentes font corps et c’est bouleversant. Elles se débattent, crient, abdiquent en s’effondrant. Les tentes se plient, se déplient comme la douleur, comme un secret trop lourd à porter. Les lettres projetées sur l’écran informent sur le contexte en Iran, mais nous interpellent aussi. À quoi joue l’Europe ? Pourquoi la bureaucratie fait-elle vivre aux femmes iraniennes en exil un enfer quotidien ? Je me cramponne à mon fauteuil quand la folie s’immisce dans ce collectif sur fond de rock. Je m’émeus de leur solidarité quand une crie : « j’ai besoin d’être soutenu ». Je repense aux féministes des années 70. Le combat pour la dignité des femmes est actuel, universel. 

J’ai peur pour elles alors qu’une tente s’effondre pour se transformer en linceul. Elles tourbillonnent comme un vent de folie, comme un enfermement en mouvement. Des photos de famille sont projetées à l’image du tchador qui se transmet de génération en génération. C’est alors que les quatre femmes de Michel Kélémenis dans les «Aphorismes géométriques » traversent ma pensée. Ce sont les mêmes femmes. De France et d’Iran, elles dansent les mêmes mouvements, ceux de la complexité des sentiments dans un monde pensé par les hommes. Je suis ému, impuissant comme un occidental et pourtant, ces femmes en exil sont à Montpellier Danse. C’est sûr, cela va s’ouvrir, c’est inéluctable. La danse est là pour pousser les frontières.
Au dernier moment, elles sortent de leur tente. Le public, debout, ovationne…
Cela ne dure pas. Elles demandent le silence. Le public n’aura plus l’occasion d’applaudir; elles souhaitent autre chose. Elles demandent aux spectateurs masculins de rejoindre la scène pour aller derrière le rideau. J’ai peur de ce clivage homme – femme. Mais j’assume. Mes doutes pèsent peu face à l’enjeu de cette création. Je suis derrière l’écran, assis sur un coussin, en rond avec d’autres hommes. On nous porte un thé. Une des danseuses souhaite échanger avec nous sur la situation en Iran. Elle parle anglais. C’est presque un monologue tant le désir de parler est fort. Elle continue de sortir de sa tente. Elle fait ce que les femmes en Iran ne peuvent pas faire : parler aux hommes, les positionner autrement. Nous devenons des hommes « transférentiels ». C’est ainsi que le spectacle trouve un prolongement naturel : ces femmes en exil changent la place des hommes occidentaux.  Ovationner ne suffit plus. Elles nous aident à penser autrement notre statut de spectateur. C’est violent, intrusif, à l’image de ce que les hommes font vivre aux femmes en Iran. Et puis, alors que nous sommes derrière le rideau, je perçois le bruit des femmes
qui attendent dans la salle. Elles derrière, nous assis…
Je suis parti, presque comme un voleur, pour assister à l’autre bout de la ville au solo de la chorégraphe marocaine Bouchra Ouizguen.
Je suis parti avec mon sac à dos, sans tente pour mieux compter dans le ciel de Montpellier les six étoiles filantes d’Iran.

A voir un extrait vidéo du spectacle.

Créditphoto :<!–

H Cybulska H Cybulska H Cybulska H Cybulska

–> Bettina Stöb

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