« À mesure que diminue la signification dun art, on assiste en effet dans le public à un divorce croissant entre lesprit critique et la conduite de la jouissance, chose manifeste notamment à propos de la peinture. On jouit, sans le critiquer, de ce qui est conventionnel ; de ce qui est véritablement nouveau, on le critique avec aversion. » (Walter Benjamin, LOeuvre dart à l’époque de sa reproductibilité)

Le précédent article du Tadorne s’achevait sur cette citation de Walter Benjamin. Aucune parole ne semble mieux résumer la teneur des pièces proposées cette année par le Festival d’Avignon : des spectacles qui jouent de la jouissance ou du plaisir des spectateurs pour mieux les contenir dans l’espace du divertissement.

Pour «Richard III», une voisine fait remarquer que Thomas Ostermeier a pris au moins trois rangs de spectateurs pour allonger la scène de l’Opéra du Grand Avignon. « C’est sa façon à lui de faire sa Cour d’Honneur »…Sourire. N’empêche, le décor en impose. Tapis, structures métalliques, micro et caméra baladeurs qui pendent du plafond (pile au centre des surtitrages !), terre argileuse, mur orangé (merveilleux support pour des vidéos oniriques). La scène s’avance vers nous tandis que l’échafaudage semble se perdre dans les plafonds du théâtre. Est-ce le pays réel face aux politiques verticales ?

Tout commence par une fête en l’honneur du Roi Édouard IV. On tire des boules à paillettes. Le show peut débuter  avec l’aide d’un homme-orchestre situé tout à droite de la scène, dans un coin. Il assurera de nombreux interludes, à l’image des pauses musicales dans les émissions sérieuses…Au commencement de l’ascension de Richard III vers le trône, l’ambiance est donc électrique. Lars Eidinger dans le rôle-titre s’impose rapidement : bossu, il ne marche pas encore droit. Il incarne ce sentiment d’exclusion qui le conduit à tout haïr sur son passage. Profondément laid, il en joue comme n’importe quel canon de beauté qui sait se faire respecter. Son rang, il le tient également du rapport qu’il entretient avec le public du théâtre : tout au long de ces deux heures trente, il use de la connivence à l’image de ces politiques démagogues qui font le show…Il est laid, mais cela ne l’empêche nullement de se mettre nu pour déclarer sa flamme à Lady Anne, face au cercueil de son mari Henri VI qu’il vient d’assassiner. La liste s’allonge de tous les personnages qui disparaissent sous les coups de couteau qu’il commande à ses sbires pour accélérer son couronnement.

Chaque assassinant est une opportunité pour Thomas Ostermeier de tuer un peu plus l’image poussiéreuse que traîne le théâtre français et particulièrement celui présenté à Avignon! Ici, on prend son temps pour mettre à mort et offrir au public voyeur, le corps de Clarence, le frère gênant, qui git dans sa flaque de sang, modèle d’une peinture de Delacroix.

richard III

Thomas Ostermeieir ne recule devant rien quand il autorise sa troupe à manipuler les marionnettes des deux jeunes neveux (qui seront tués et donnés en  cadeau à Richard III qui s’offre le luxe de faire disparaître son enfance malheureuse). À mesure que l’œuvre avance, Thomas Ostermeieir lâche son art total (vidéo, musique, peinture, cirque, danse, …), métaphore d’une transdisciplinarité érigée comme un manifeste, à l’image du corps de Richard III qui se redresse à l’approche du trône. Son théâtre respire le travail collectif  où des rôles secondaires ont l’ampleur d’être portés à plusieurs.

Le théâtre d’Ostermeier porte une forte charge de fascination en ce qu’il incarne au plus près la folie de Richard III. La scène semble être le prolongement de son psychisme diffracté. En approchant la caméra vidéo de son visage masqué, nous entrons dans l’intimité pour mieux comprendre les enjeux du pouvoir (cela ne vous rappelle-t-il rien ?).

Mais quand Ostermeier baisse la lumière et convoque les morts assassinés pour habiter le cauchemar de Richard III, je m’interroge sur ces ombres. La sidération dissipée laisse place peu à peu au questionnement sur ce qui s’est joué véritablement. Si le propos de la pièce se concentre sur la tragédie personnelle d’un monstre de la nature, il ne reste plus, de fait, de place pour le politique, dimension pourtant centrale de la pièce de Shakespeare.

« Richard III » m’apparaît alors comme un système en vase clos qui s’observe se théâtraliser, jouir de sa technique, en oubliant complètement le monde.

Cet « oubli de l’Histoire » au profit de la personnalisation des enjeux est loin d’être anodin, surtout venant de la part d’un metteur en scène allemand, dans le contexte politico-économique actuel. Un moment historique, où l’Allemagne vient de sceller l’idéal européen, et contraint le peuple grec à de multiples sacrifices au nom même d’une certaine idée de la raison et de la technique économique. Où les dirigeants politiques des autres pays (France, Grèce, etc.) vendent « l’accord » et semblent de tristes pantins, des comédiens sans partition face à leur public, les citoyens. Shakespeare nous apprend pourtant que la limite entre raison et folie est une question éminemment politique en ce qu’elle engage les peuples (cf. Le Roi Lear).

De fait, la technique va de pair avec un rapport au public bien particulier : selon Walter Benjamin, elle constitue une diversion pour les masses-spectatrices. Détourner des vrais enjeux politiques pour créer de la fascination, ce n’est pourtant pas échapper au politique, c’est malheureusement le préparer de la pire des situations. Ce glissement peut conduire au fascisme, nous dit le philosophe allemand qui s’est lui-même suicidé en 1940 pour échapper au Nazisme. À cette époque, il dénonçait les limites tragiques que la Raison triomphante pouvait faire subir à l’Histoire.

Richard III n’est pas seulement la métaphore grimaçante d’un metteur en scène obnubilé par sa technique, c’est également celle d’un peuple qui s’auto-contemple dans le pacte avec le mal qui se joue sur scène. Quelle figure du spectateur pourrait naître de ce jeu de miroir ?

« Au temps d’Homère, l’humanité s’offrait en spectacle aux dieux de l’Olympe; c’est à elle-même, aujourd’hui, qu’elle s’offre en spectacle. Elle s’est suffisamment aliénée à elle-même pour être capable de vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de tout premier ordre.

Voilà l’esthétisation de la politique que pratique le fascisme. Le communisme y répond par la politisation de l’art. » (Walter Benjamin)

Dans un moment historique où la politique se dégrade en théâtralité, nous devons y répondre par un théâtre authentiquement politique.

Pascal Bély – Sylvain Saint Pierre – Tadornes.

« Richard III » par Thomas Ostermeier au Festival d’Avignon 2015.

2 réponses à Avignon 2015- L’art total de Thomas Ostermeier est-il de faire du creux avec du plein ?

  • Cleanthe dit :

    Voici enfin une analyse qui rejoint mes impressions et détonne au milieu des louanges unanimes du spectacle d’Ostermeier. Car il s’agit en effet d’un spectacle. Celui-ci m’a gêné. J’en suis sorti même très en colère, après les 10 bonnes minutes d’applaudissements debout qu’il a fallu en plus supporter. Et je me demande depuis hier: de quoi la mise en scène boursouflée, faussement politique, pompier d’Ostermeier est-elle le miroir? Sinon d’un public qui assiste béat à son goût pour la sidération? Le théâtre n’est-il pas redevenu, à Avignon, à Berlin, en bien d’autres endroits encore le temple où, comme chez Zola, au début de Nana, un public bourgeois inquiet de la subsistance de son mode de vie s’abandonne à la vulgarité d’un art descendu au niveau du divertissement? Qui jouit du spectacle de sa propre abjection? Alors, le théâtre d’Ostermeier est politique sans doute. Mais pour le voir, hier, il fallait regarder la salle.

  • alexis magenham dit :

    Ostermeier et Mayenburg serrent la traduction à la gorge de Richard. L’animal-acteur aux jambes arquées et au dos voûté se concentre à cabotiner jusqu’à son couronnement, sa consigne est de nous faire rire, de nous amadouer les yeux dans les yeux, il se balade avec sa théâtralité sous le bras, il manipule son petit cirque de sable, il met du sang partout jusqu’à la couronne.
    Le voilà roi, l’acteur réprime la déformation à coup de corset, de minerve, s’efface la gueule avec une purée blanche, il n’y a plus de grimace, plus d’élan vers le public, il ne minaude plus, la scène de séduction est derrière lui ; il reste un homme seul, dans un royaume de sable, un homme qui ne s’aime pas, un homme méprisable qui s’offre finalement en se pendant par le pied devant nous, sans cérémonie, rien.
    Et voilà, Thomas Ostermeier ne cède pas à l’image du monstre, il ne cède pas au guignol ni au rouleau de l’Histoire, il s’éloigne même du pouvoir politique jusque dans le dégraissement de la traduction ; il reste un homme qui saute à pied joint dans sa théâtralité pour nous séduire jusqu’à provoquer un sentiment de pitié intense, une tristesse qui saisit l’intérieur.

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