Le Festival OFF d’Avignon va remettre le prix du public 2015 à  « Tutu »  de Philippe Lafeuille.

Sylvie Lefrère revient sur cette oeuvre, vue en avant première à Marseille le 1er octobre 2014.

Pour ouvrir le bal de cette nouvelle saison, je n’ai pas hésité à faire l’aller et retour entre Montpellier et Marseille. La compagnie «Les Chicos Mambos», emmenés par Philippe Lafeuille,  fait son grand retour après «Méli-mélo», succès planétaire. Pour fêter ses 20 ans, elle m’a emporté dans une vague ! Après les intempéries d’il y a quelques jours, la scène de Klap, Maison pour la danse, va m’inonder de flots émotionnels. J’ai rangé ma robe de sirène pour la troquer avec celle en tulle.

Pour ce spectacle, la costumière Corinne Petitpierre a créé les plus beaux tutus que la danse n’ait jamais vu. Ils peuvent être une fine corolle scintillante, ou longs et ronds; en forme de chapeaux, de cygnes; des pompons, en plissé. Ce sont toutes les diversités d’enveloppes qui recouvrent le corps des danseurs. Le tutu en tulle, symbole de la danse, est aussi cette matière fine, transparente, perforée, comme les alvéoles d’une ruche. Le groupe de six danseurs (Anthony Couroyer, Loic Consalvo, Mikael Fau, Pierre-Emmanuel Langry, Julien Mercier, Alexis Ochin) symbolise nos abeilles nourricières, jeunes artisans faits de force et d’humour, magnifiquement célébrés par la  création lumière de Dominique Mabileau. Chacun laisse éclater sa singularité à travers ses muscles tendus, l’expression de son visage. Ils sont uniques et ils font corps, choeur de danseurs qui nous entrainent dans le mouvement de l’histoire de la danse.

Une succession de scène m’enthousiasme. Pour cette avant-première, le public est composé majoritairement de professionnels du spectacle : je le sens vibrer, à l’image d’un mouvement qui s’immisce entre les fines couches de tulle. Les spectateurs respirent de plaisir, laissent éclater librement leurs rires, jusqu’à saluer par leurs applaudissements les notes d’humour jubilatoires et culottées. « Tutu » célèbre la danse, art vivant qui montre depuis quelque temps un propos épuisé sur scène. Ici, les schémas esthétiques habituels explosent pour nous faire entrer dans un lâcher-prise libératoire. Philippe Lafeuille use de sa liberté d’expression sans se soucier de plaire, sans laisser la moindre place au consensus mou. Dans cette course effrénée, la danse se met dans tous ses états. Elle relie, croise, superpose toutes ses formes, classiques, internationales, temporelles, urbaines, sportives, sensationnelles. Elle nous touche dans ce que nous avons été, ce que nous sommes. Le futur s’accroche à l’énergie des danseurs.

«  Tutu » restera gravé dans ma mémoire, car au-delà d’une fresque de tous les états du geste, je traverse mon histoire de danse (adolescente,  le « Boléro» de Béjart m’a ouvert mes émotions dansées). Avec «Tutu», le végétal et l’animal rejoignent l’humain. Je me frotte contre l’ourson bienveillant, je caresse les cygnes omniprésents, je ressens la liberté de l’oiseau migrateur. Je frôle le dos musclé de l’ange qui nous tourne le dos pour mieux nous faire front. L’humour est palpable dans les moindres froufrous, mais il reste toujours sur une ligne fine, à la lisière du cabaret, sans jamais franchir la vulgarité et le déjà vu.

La danse n’est plus le monopole de l’esthétique féminin. Philippe Lafeuille est un chorégraphe qui bouleverse les codes, mélange les genres. Il ose et devient le magicien d’un jardin extraordinaire. Les références au passé valsent, tournent entre les âges et les modes . J’y observe ces corps d’hommes qui se transforment. La grâce des jeux de jambes dans un tango endiablé, qui se confondent  avec celles du rugbyman Néozélandais qui exprime une danse tribale pour se donner du courage et impressionner l’adversaire. Force et séduction deviennent poreuses jusque dans ses représentations les plus classiques. La part du féminin/ masculin est en chacun de nous et nous oscillons dans le paradoxe.

Le lendemain matin, me revient la sublime scène des bébés tutus, premiers corps dansants. Françoise Dolto disait « tout est langage». Philippe Lafeuille prolonge le propos : «tout est tutu…je tutu nous…tout est corps!». Je garde l’image finale des ces boules de tulles colorées déposées sur le plateau comme les cailloux du petit poucet pour éclairer un chemin. La musique du film de Wong Kar-Wai, «In the mood for love»,  flotte dans l’air et pulse le mouvement du cheminement.

« Tutu », c’est nos liens intimes à la danse.

C’est l’image d’une révolution éclatante.

Nous sommes en marche.

Pour une réévolution en tutu.

Sylvie Lefrère – Tadorne.

Photos: Michel Cavalca.

« Tutu » de Philippe Lafeuille. A Klap, Maison pour la Danse à Marseille, en avant-première le 1er octobre 2014 dans le cadre du festival « Questions de danse ».
 
En tournée dans toute la France en 2015-2016

4 réponses à « Tutu » de Philippe Lafeuille: Et si la danse m’était contée?

  • Patrick Niedo dit :

    TUTU à Bobino
    Générale du 9 octobre 2014
    (attention spoilers)

    TUTU tu nous tiens tant.
    Entre rires, émotions et moments de grâce, le nouveau spectacle des Chicos Mambo ne peut laisser indifférent. On est bringuebalés de loufoqueries en tableaux qu’on aurait envie de peindre si l’on avait le talent du pinceau, de l’esclaffe au respect des idées de mise en scène, de l’admiration de ces 6 magnifiques danseurs à la jalousie de ne pas être sur scène avec eux.
    Qui n’a pas vu cette magnifique affiche ?
    TUTU n’est pas une revue, c’est un show savamment mis en scène (Philippe Lafeuille, concepteur et chorégraphe) dont les ingrédients sont différents mais loin d’être disparates. Ainsi le spectateur doit faire très attention à ne pas entrer dans l’état d’esprit d’un numéro (comique par exemple) parce que ce qui suit n’a rien à voir et qu’il faut mettre son cerveau immédiatement en mode « erase » pendant quelques instants avant d’apprécier ce qui suit. Les humeurs changent, les intentions changent, les rythmes changent et les danseurs SE changent plus vite que l’éclair.
    La danse des Chicos Mambo est masculine, très masculine. Même dans les moments où ils incarnent des femmes, on s’interdit la caricature grossière (mais quelquefois drôle) des spectacles de drags. Nous sommes bien devant 6 garçons talentueux, virils et, disons-le carrément, magnifiquement faits.
    On rit énormément, et de bon coeur, à ce pas de quatre du Lac des Cygnes ou à la parodie de Danse avec les Stars, tout comme on admire le travail des bras d’Alexis Ochin dans un solo qui laisse pantois, ou le suspendu Julien Mercier (il faut le voir pour comprendre…), ou le haka de Mika ( Mikael Fau).
    On admire l’agilité de ces 6 danseurs (qui ne sont pas radins de leur sueur) et leur habilité à tout jouer, du farfelu au quotidien morne, de la Pina Bauschitude aux idioties d’une certaine sorte de théâtre (un peu trop) subventionné.
    On rit, on est émus, on s’enthousiasme d’eux et avec eux, on a envie qu’ils prennent du repos tant le show les épuise et finalement on a la sensation d’un accomplissement pour la troupe et d’une soirée exceptionnelle, pour nous.
    Et puis… Un spectacle qui commence par un thème d’Anastasia de Stephen Flaherty, ça donne envie d’être en décembre et de se plonger dans un conte… Once Upon… Seuls les grands amateurs comprendront l’allusion, les autres, laissez-vous porter par cette ballerine qui ouvre le bal…

  • Philippe Lowinski dit :

    Parler de ce Tutu-là n’est pas chose aisée !
    Il faudrait revoir le spectacle à de multiples reprises pour en capter toute l’essence et en « extraire la substantifique moelle ».
    Tout a été dit sur ceTutu-là, et bien mieux que je ne saurai jamais le faire.
    Aussi, est-ce avec mes mots que je vais en livrer mon ressenti et mon trouble.
    Nul besoin de rappeler la rigueur quotidienne qu’exige la danse, l’ascèse qu’elle impose à ceux qui en ont fait un Art de vivre et qui donnent tout à cette maîtresse exigeante !
    Ce Tutu-là, ces Tutus-là devrais-je dire, sont avant tout six danseurs, six corps superbement et différemment sculptés selon qu’ils sont issus du classique ou du contemporain, six acteurs et mimes, facétieux, drôles, provocants, touchants et poètes par le geste et la posture, troublants par les phéromones qu’ils dégagent et génèrent chez le spectateur en apnée, bluffants par la facilité qu’ils ont de donner vie à leurs personnages.
    Jamais ridicules, toujours crédibles, ils imposent leur virilité à des atours ordinairement réservés à la gent féminine; dans la danse comme en grammaire, c’est le masculin qui l’emporte !
    Dieu qu’un garçon est beau quand il fait les pointes !
    Dieu qu’un homme est séduisant quand il porte ce Tutu-là !
    Si ce n’était déjà fait, je vendrais volontiers mon âme au Diable pour prendre certaines jambes à mon cou…

  • Marie Hélène Popelard dit :

    « Tutu » m’a donné l’envie de chercher certaines solutions aux questions que je me pose du côté des pouvoirs politiques du rire. Il y avait comme une expérience de parenté retrouvée dans la complicité affective et émotionnelle que ce spectacle a réussi à suggérer au-delà de tout ce qui nous divisait les uns les autres dans l’obscure clarté de la salle de Bobino. Je disais, en sortant du spectacle, (réconciliée avec une forme d’espérance militante), qu’il y avait quelque chose de « brechtien » dans ce Tutu. Une impertinence libératrice qui règle son compte à toutes les célébrations liturgiques de la hauteur cultu(r)elle ; à ces grandes messes aux effets prétendument irradiants ; à toutes ces postures cultivées dont la novlangue se ramène à l’identification des « chef d’œuvres » toujours « absolus », et surtout un respect du libre arbitre du spectateur qui peut selon ses propres réserves puiser dans les images plus ou moins conscientes de sa connaissance de la danse. Dire à Philippe Lafeuille mon admiration pour le rôle crucial du montage dans cette économie de l’imagination si constamment sollicitée à sortir de ses gonds et du déclenchement du mécanisme du rire. De sorte que je lui suis reconnaissante de ne pas avoir poussé plus loin son Boléro. Il n’est qu’à en mesurer l’incidence dans les questions des spectateurs surpris par quelques-unes de ces interruptions inattendues qui l’obligent à « prendre position », donc à sortir de l’état d’hypnose ou d’ennui que suscite d’ordinaire le moindre spectacle (même réussi).
    Drôle, incroyablement inventif, toujours plein de surprises, du « gai savoir » sur du savoir triste, un humour tendre et un peu de férocité, Philippe Lafeuille sait parfaitement écrire dans la langue de l’ennemi. On sort de là rajeunis, avec le désir de prolonger notre plaisir de spectateur devant ces prouesses de l’intelligence du corps qui ont accompli le miracle de ne plus nous traiter en destinataires terrorisés mais en coproducteurs d’une ivresse rimbaldienne, là où le plus trivial et l’imagerie chromo viennent constamment contaminer les entreprises les plus sérieuses, comme s’il s’agissait de nous inviter à remplacer enfin l’esprit saint par la grande santé de l’esprit.

  • Lucille dit :

    Vapeurs avignonnaises

    Me voilà à Avignon pour son festival…20 ans…20 ans me séparent de la dernière fois où j’ai mis les pieds au festival.
    17h, il fait chaud, l’atmosphère est moite, les rues sont pleines de gens qui déambulent programmes à la main, les terrasses sont pleines de gens qui se désaltèrent. Les murs, les trottoirs sont remplis d’affiches, de couleurs, d’écrits…les rues sont sales.
    Mon esprit ne sait plus où regarder, que penser, il y a tellement d’informations….Je n’arrive pas à faire le tri !
    Il y a les odeurs, les odeurs de nourritures, les odeurs de sueurs, les odeurs de parfum, les odeurs de fleurs, les odeurs des gens de la rue…
    Vaporeuse Avignon.
    20 ans …je me sens étrangère à tout ça, je n’arrive pas à ressentir, à me nourrir, à profiter de cette ambiance, de ces ambiances…tous ces gens, ce ne sont pas les gens que j’ai l’habitude de voir…ils dégagent tous quelque chose de différent et de semblable…une même chose les anime…la curiosité, le théâtre, la culture… ?
    C’est plus que ça, je crois, je ressens autre chose de plus profond, de plus intime : la quête !
    Comme un parcours initiatique qui permet de se découvrir, de se redécouvrir soi –citoyen …oui c’est ça et bizarrement s’entremêlent légèreté et gravité.
    Me voilà au collège de la salle, je croise Philippe avant d’entrer…une drôle d’impression me traverse…quelqu’un que je connais…la raison de ma venue…il est solaire et imposant sans s’imposer.
    Je sais maintenant ce que je suis venue chercher, mais je ne sais pas encore ce que je vais trouver.
    Tutu commence, dans cet espace clos, chaleureux, je suis au premier rang, derrière moi je sens le public impatient et si harmonieux.
    Une succession de tableaux, une succession de surprises, une succession d’émotions, une succession de rires, un tourbillon de sens de parallèles, de liens, de maillages.
    Tout le long je sens que cela aurait pu basculer dans le ridicule et tout le long je ressens tellement le sens, la finesse et la subtilité du propos.
    Ces garçons, ces hommes je finis par oublier que ce sont des hommes. Ils incarnent L’Artiste !
    A la fois danseurs, comédiens, drôles, tendres, puissants, aériens, un florilège de sensations.
    Je passe du rire, aux larmes, des larmes au rire et par moment je ne sais plus où j’en suis de ce que je suis en train d’éprouver, de vivre, de ressentir, mais je sais que je suis bien vivante !
    J’y ai vu tellement de choses : l’homme/la femme, la sensualité des corps ; la sensualité du propos, la tolérance, la générosité, le rapport à l’art, à la danse, au corps, comment les corps peuvent en dire plus que les mots, comment des hommes peuvent me permettre d’oublier leur masculinité pour pleurer face à leur grâce et leur volupté ; comment les clichés sexuels prennent sens et viennent en dire long sur la place de chacun. J’ai vu un tout petit dans une poussette subjugué par « les bébés », si interpellé, si interloqué.
    Le public était en symbiose, tous rallié à la même cause, tous surpris, tous chamboulés…
    Je sors presque fatiguée et en même temps vivifiée.
    Je suis venue chercher si tout ce que j’ai lu et entendu sur tutu allait me parler…
    Cela m’a tellement parlé que c’est moi que j’ai trouvé ce soir-là dans cette petite salle face à ces hommes et plus que moi c’est la femme qui est en moi que j’ai retrouvé.
    Ces hommes m’ont permis de trouver la femme que je suis ! Ces hommes ont parlé à ma féminité comme aucune femme n’a pu le faire jusqu’à présent…
    J’ai recroisé Philippe 2 fois après la représentation, mais les mots m’ont manqué, cruellement manqué comment lui dire ce qu’il a touché au plus profond de moi…je m’en suis tenue à un simple « superbe », mais ce fut bien au-delà de ça.
    Cet homme m’avait touchée la première fois que je l’ai rencontré, il y a des rencontres comme cela qui parlent à votre intime, votre inconscient…je me suis retrouvée, j’ai retrouvé ma passion enfouie pour la danse, la danse qui permet de se dire, de dire.
    J’en ai eu la confirmation hier soir.

    Merci Philippe, merci tutu, merci à ces hommes.

    Dans les vapeurs d’Avignon, mes doutes se sont dilués, j’ai trouvé encore plus de sens à me vie.

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