Par Sylvain Pack.

Antonin Artaud expliquait dans un discours véhément et justifié la rupture entre l’art et la culture. Il m’est donné de vérifier au fur et à mesure le bien-fondé de ce constat. La majorité des organismes culturels et de ses agents occultent constamment les questions de la création, qui représentent, pour leur système de programmation, de sérieuses menaces intellectuelles. On pourrait arguer, à mon encontre, que leur réseau et leur moyen grandissant indiquent une curiosité accrue pour les contenus, envie plus manifeste de participer à cette aventure totale et inconsciente qu’est l’art, mais cet effort de compréhension semble du moins contrarié par la rançon du résultat, du chiffre et des sondages. Le culturel est un métier du tertiaire florissant. Sans lui, moins de bruit, de buzz, de parade, de prix, de cocktails, du coup comprenez bien : moins de raisons honorables pour investir, déplacer des capitaux et finalement masquer les jeux du pouvoir en place. Ce que je me propose de critiquer est le tissage du voile à travers lequel nous pouvons observer pourquoi la relation de l’art à l’autorité a été forcée. Ceci dans une régression suspecte qu’on présente sous maints boniments et travestissements du langage raisonné : jubilation du sujet et consentement de l’objet.
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Cette formule nous ramènera à ce qui nourrit, consciemment ou non, l’activité et les motifs  de la programmation culturelle, ceci dans les espaces consacrés, dans la cité, dans la rue, dans l’école, et jusqu’au domicile par le « triumédia » : tv/radio/net. Le sujet star, la figure thématique concentre et permet aux responsables d’exprimer leurs références, leurs goûts, au pire d’inviter quelques faire-valoirs. De fait, certains tenants de la culture ont spécifiquement un goût prononcé pour l’idée de carrière et de reconnaissance au sein de leur milieu social, ce qui a pour conséquence protection et placement d’intérêts personnels là, où, au contraire, l’expérience artistique met en avant curiosité, don, vacuité. Dans une époque où l’appât du gain atomise la société et y conçoit ségrégations et minorités, l’artiste ne peut rester indifférent aux flux financiers souterrains qui gouvernent notre monde, qu’il les méprise souverainement ou qu’il s’en mêle en plein. L’investissement dans l’art même n’a aucun sens. Duchamp, Klein, Manzoni ou plus récemment des artistes comme Hirschorn l’ont intégré ou mesuré à leur production. Or la question de la valeur monétaire de l’art est en fait toujours subsidiaire, ou corrélative à un sujet bien plus vaste qu’est la sélection esthétique faite par le temps qui passe. L’artiste peut, lui aussi, être un spéculateur, inquiet pour sa réputation, stratégique pour sa diffusion, mais il y a peu de chance que ces comportements influent directement sur le nerf de son activité. Et si cet amalgame se révèle dans son oeuvre, « la faucheuse de l’histoire de l’art » ternit bien vite la valeur usurpée de l’imposteur. Cependant je prendrai parti, malgré la présence massive de ces faiseurs, pour l’artiste contre son soit-disant bienfaiteur, comme l’ont fait Giacommetti ou Rothko à leur époque, recommandant la plus ferme attitude vis à vis de leurs commanditaires et de leurs commissaires.
Pour éviter tout éducation du citoyen, de son conditionnement, l’artiste devrait s’affranchir complètement du professeur ou du parent qui lui soumet un sujet, afin qu’il devienne le filtre de son propre suc, raréfiant ses potions ou multipliant ses accidents, à l’envers de la réussite, de l’obéissance, de l’intégration, du socialisme. Il faut pouvoir accepter cela, il faut être prêt à l’entendre pour comprendre le pacte indéfectible qu’entretient l’art avec la liberté.
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Ce qui s’est mis en place, et ce qu’avait sans doute déjà observé Artaud, est la dangereuse proximité entre l’institutionnalisation, la muséographie de l’art et les fondements créatifs. Les agents de production, de programmation et de communication interfèrent régulièrement dans les processus de création, désireux de regards attentifs, puis d’aimables conseils, enfin de préventions, de craintes et finalement de compromis. Cet accompagnement malhabile aboutit souvent à du consensus ou à de la méprise. Depuis cette infiltration, l’aspect quantitatif, hétéroclite et structurel des expositions ou des festivals a amplement gagné du terrain. De gentils organisateurs défendent la culture pour tous, la sensibilisation en des termes empruntés, conciliants ou provocants (selon l’occasion et la clientèle) qui cachent difficilement la manipulation et la hiérarchie du savoir. Si la connaissance est une chance pour qui sait s’en servir, si tout un chacun a le droit d’y accéder, l’art n’a plus pour mission de servir ou de soigner la société et c’est un pas en arrière que de le penser ainsi. C’est oublier son progrès intellectuel et spirituel, ainsi que tout le travail de sape des avant-gardes. Beaucoup d’artistes savent qu’ils collaborent dangereusement à cette trahison, qu’ils jouent à entretenir les systèmes de commande et d’artisanat contre lesquels se sont battus leurs aînés qui les précèdent et qu’ils admirent. Jouer avec l’institution publique, privée ou y résister est une des grandes affaires de l’artiste, aujourd’hui plus qu’avant, car, à son niveau ministériel ou entrepreneurial, la culture, qui fait appel à l’art, au patrimoine, à l’architecture, est devenu le levier économique de l’urbanisme, de l’afflux des capitaux et du tourisme d’affaires. Autrement dit, l’intérêt caché de ses mouvements n’est nullement expérimental. Il n’y a pas de gratuité, de recherche, de beauté du geste. Ce qui occupe le temps de ces transactions est le calcul le plus strict d’un résultat et de son bénéfice. Ceci va à l’inverse de l’indépendance de l’art et de ses pratiques. Il y a donc un hiatus, un jeu de dupe grossier, dans lequel s’illustre de manière évidente un nouveau venue sous le nom plus direct de mécénat d’entreprise. Si vous suivez mon raisonnement, la soumission de l’objet artistique y est comme prévu, « programmé »… Or le rapport entre la jubilation du sujet et la soumission de l’objet pourrait évoquer une forme plus subtile et indéfinie du viol consenti. Processus individuel et communautaire, en œuvre par exemple dans les réseaux sociaux, résultat des lobbys et de la publicité sur notre humanité confronté à un demi-siècle de violences ultra-libérales.

Une réponse à La rupture entre l’art et la culture: jubilation du sujet, consentement de l’objet.

  • José Soto dit :

    Tout à fait d’accord avec cet article, je conseille de lire: « tout l’art contemporain est il nul? » de Patrick Barrer qui décortique ce sujet en profondeur. José Soto

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