Il faut être insouciant pour proposer au public du Off une telle aventure. Il faut être jeune, certainement. La Nivatyep Compagnie, sous la houlette de Juliette Peytavin (vous aurez remarqué au passage l’ambigramme) déborde d’audace, de fraîcheur, d’imprudence, mais surtout de tendresse.

Tout commence à l’ERAC (École Régionale d’Acteurs de Cannes), véritable vivier pour comédiens en devenir. Juliette Peytavin s’interroge sur les variations de rapports au sein d’un groupe imposé. Ses trois années d’étude lui permettront de travailler le sujet, à la manière d’un sociologue de terrain. «Quelque chose de commun…», dans sa genèse, était porté par 17 interprètes. Aujourd’hui, ils ne sont plus que sept, à l’image du jeu des sept familles de notre enfance. Naturellement, on finit par s’attacher à eux, car chacun s’incarne en nous et réciproquement !

«Quelque chose de commun…» nous attire peu à peu dans son filet. Telle une première rencontre, le début est quelque peu déroutant, voire ennuyeux, tout en retenue. Déjà présents sur scène à l’arrivée des spectateurs, les comédiens «font la tronche». Méfiance, défiance, résistance semblent qualifier leurs liens, leur relation au public. La tension monte jusqu’à l’implosion du groupe, moment où l’on s’interroge sur l’opportunité de poursuivre avec eux ! En réalité, cela traduit l’incertitude, la nervosité que suscite toute première fois. Il suffira d’un signe de main, lancé par Romane Peytavin (la sœur de Juliette) pour lâcher-prise, (re)lancer la dynamique du spectacle en nous permettant d’entrer dans la structure psychique du groupe. Tout devient alors plus lisible.

Dans le jeu des représentations sociales, les sept  interprètes lancent à tour de rôle un dé pour créer leur partition, entraînant les autres dans le jeu, le non-jeu, la fiction, le réel. Peu à peu, le propos émerge: cette jeunesse se cherche à travers le groupe, espérant obtenir des réponses à ses errements dans le contact avec l’autre. L’écho psychanalytique n’est pas loin, comme dans cette parole hasardeuse, hésitante et qui bafouille. Mais cette mise à nue n’est pas sans risque: elle expose les protagonistes à la cruauté de leurs camarades. Une troupe de théâtre peut alors se transformer en huis clos terrifiant où le metteur en scène incarne une figure tyrannique. Heureusement, l’humour, grinçant, opère un renversement de situations.

L’élément fédérateur de cette joyeuse bande est Maxime Mikolajczak, véritable découverte, qui capte l’attention du public. Mais chacun apporte sa personnalité à l’édifice: Manon Allouch excelle dans son «puis, tu vois, c’est comme moi» ; Julie Collomb se métamorphose en Célimène du monde théâtral;  Benjamin Farfallini désamorce les situations; Issam Rachyq-Ahrad transpire l’amour; Romane Peytavin est celle par qui tout commence ; Juliette Peytavin (qui remplaçait Louise Belmas pour la première) en angoissée permanente.

« Quelque chose de commun… » est un immense potlatch, un peu à la manière du chorégraphe  Jérôme Bel dans «The Show must go on». Ici, tous les interprètes viennent du théâtre, mais dansent et parlent. Juliette Peytavin réussit à manier le geste et la parole pour unifier le théâtre et la danse et mettre en mouvement la théorie des représentations sociales.

Cependant, réduire cette proposition à sa plus simple pensée serait passer à côté de sa complexité.

Laurent Bourbousson – Sylvain Saint-Pierre – Tadornes.

"Quelque chose de commun..."  par La  à l'Adresse, Festival Off d'Avignon, du 8 au 31 juillet 2013.

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