Le titre me semblait rédhibitoire et pourtant, au terme du spectacle, il me serait difficile d’envisager un autre. « La Jeune Fille et la morve » s’énonce en langage cru. Ne rien atténuer…ni sublimer. Plonger au fond du prosaïque pour y trouver une merveille. Difficile de résister à la grâce mélancolique diffuse, dans cette pièce. Un objet visuel qu’on ne sait par quel bout prendre, un «laboratoire du mouvement». Tout apparaît en mode mineur; patchwork volontairement mal cousu d’une conscience déchirée. Celle d’Amélie Poirier, actrice de cette autofiction mise en scène par Mathieu Jedrazak. Ce dernier a créé la Brigitte Nielsen Society. Comme son nom l’indique, l’esprit parodique n’est pas loin, subvertissant des champs aussi divers que l’art, la politique, l’identité sexuelle. Mais, dans « La Jeune Fille et la morve« , il ne recouvre pas le tragique de la situation, qui impose sa durée et son épaisseur tout au long de la pièce.
Amélie Poirier, donc, met en scène son existence, avec ce que cela suppose de mise à distance et de jeu avec la vérité. Le va-et-vient entre durée vécue et espace propre au spectacle constitue une réussite, car il suscite le trouble. Bien d’autres éléments y contribuent également. Au début de la pièce, dès l’entrée des spectateurs, la présence sur scène d’une poupée-ballerine-marionnette, double immobile et muette de la comédienne-danseuse, nous interroge sur le devenir de tout danseur et par-là même de tout individu: l’inertie, la chosification, l’absence. Amélie Poirier se place, elle, sur l’estrade, au dernier rang des spectateurs. Jambes écartées, visage masqué par d’épaisses lunettes de soleil, elle porte la traditionnelle tenue de danseuse classique. Et pourtant, on saisit vite l’idée qu’il ne s’agira pas, à proprement parler, d’un spectacle de danse. La mise en mots compte autant que le jeu du corps, qu’ils soient formulés en direct ou par voix off. La vie de la danseuse importe davantage que sa technique ou son talent.

Alors elle parle, sans retenue, de ses failles. Énonce d’entrée de jeu une sorte de panégyrique psychiatrique mettant en valeur ses faits d’armes névrotiques : séjour en EPSM (Etablissement Public de Santé Mentale), relations avec de très nombreux psychiatres, angoisse liée à la vomissure, à l’alimentation, tentative de suicide. Elle évoque également ses rêves dansants brisés, lorsqu’elle était enfant, par différents professeurs. Ils sont croqués de façon grinçante, comme celle, morte d’un cancer de l’utérus, bien qu’étant vierge. Chaque objet sur scène tisse la toile d’un vécu le plus souvent douloureux, parfois réconfortant : les ballerines abandonnées, la poupée-marionnette renvoyant à son abandon de l’École supérieure nationale des arts de la marionnette.

On se dit que « La Jeune Fille et la morve » constitue le versant négatif, sombre, trouble, de « Véronique Doisneau » de Jérôme Bel. Ce dernier célébrait une danseuse étoile sur le point de s’éclipser, au sommet de sa gloire ; Mathieu Jedrazak donne la parole à une jeune femme de 25 ans, délabrée par ce qu’elle désigne comme la folie, confiant ce terrible : «Personne n’a jamais cru en moi». L’illustre danseuse de l’Opéra de Paris évoquait sa participation à des spectacles prestigieux (Le Lac des Cygnes), Amélie Poirier raconte ses défilés de fin d’année scolaire. La comparaison va jusqu’à contaminer les spectateurs, pour les uns complices d’une ascension, tandis que les autres assistent à une chute. Les deux chorégraphes se détournent de la danse sans pour autant l’oublier: raconter et jouer vont de pair.

Ça et là, Amélie Poirier esquisse des gestes de danse classique pour illustrer son propos. Mais dans »La Jeune Fille et la morve« , l’exécution reste bancale – la non-danse n’est plus un exercice formel, une expérimentation objective sans risque pour son auteur ou ses comédiens : elle constitue une mise à nue physique comme psychique. Amélie Poirier s’exécute sobrement; elle va jusqu’au bout et offre à plusieurs reprises son corps aux regards des spectateurs. De dos, courbée en avant, fesses adressées au public, exhibant son anatomie intime : «Je n’arrive pas à voir la beauté en moi». On est saisi par le décalage entre l’érotisme de la scène et la radicalité des paroles. La mise à nu des artifices théâtraux ne vaut rien si elle n’atteint pas la chair et l’âme.

Alors La Jeune fille et la mort se fait entendre. Amélie Poirier se transforme. D’abord immobile, elle désarticule son corps obstacle, plaque sa poitrine à l’aide d’un épais ruban adhésif, se dessine une moustache et insère sur son sexe un phallus composé de collants. La violence infligée n’en est pas moins très belle. Corps hybride, transsexuel, qui se met en mouvement. Qui danse dans l’entre-deux, des sexes, du théâtre et la performance, de la vie et de la mort. Une bouffonnerie mélancolique. Un corps politique, par les temps qui courent…La poupée, violentée, ligotée, assaillie par le micro phallique, est à son tour sexualisée. Elle semble sortie de l’esprit d’Hans Bellmer. Avant d’être libérée et comme réhabilitée, aux yeux des spectateurs. Amélie Poirier danse enfin…se libérant du cimetière de bananiers, qui tombent les uns après les autres.

La Jeune Fille et la morve constitue le geste brut d’une jeune troupe qui, cherchant à affirmer sa vision, se cogne contre les murs, espérant les détruire, un à un. Tous ne tomberont pas. Mais les quelques facilités potaches ne doivent pas masquer la force du propos. On espère les voir continuer à creuser ce sillon, en maintenant cette ligne de crête.

Sylvain Saint-Pierre – Tadorne

"La Jeune Fille et la morve"  de Mathieu Jedrazak à Présence Pasteur (19h50) jusqu'au 31 juillet 2013.

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