Est-ce une tendance lourde? Le Festival d’Avignon (In et Off), accueille cette année des œuvres autour des écritures du réel. Lors de notre 4ème Offinité Publique (rendez-vous critique avec les spectateurs au Village du Off), nous avions invité Florence Lloret et Michel André, directeurs artistiques de la Cité Maison de Théâtre à Marseille et concepteurs de la Biennale des écritures du réel, dont la deuxième édition aura lieu à Marseille au printemps 2014.

Comment définir ce champ artistique dont nous ressentons cette année, une place grandissante? Florence Lloret et Michel André précisent : «Nous nous démarquons d’une certaine forme de théâtre documentaire qui consisterait à rendre compte d’une réalité via la collecte de matières, aussi rigoureuse, documentée et généreuse soit-elle. Nous opposons à l’omnipotence de l’auteur sur le sujet à explorer, l’existence propre du sujet et son caractère irréductible. Nous pressentons une double dynamique à mettre en œuvre. Une mise en jeu de l’auteur à inventer, la nécessité de mettre en lumière l’endroit d’où il parle, ce qu’il traverse. Et, dans le même temps, la mise à l’épreuve de sa propre capacité à laisser – celui, celle ou ceux qu’il veut rencontrer et raconter – surgir, tordre, altérer, et amener ailleurs son récit et qu’il en soit rendu compte dans la forme elle-même. Il s’agit d’abandonner sa posture de maitrise au profit de la construction de dialogues dans la tentative d’un récit commun, correspondances avec son sujet. Il n’y a pas de forme préalable qui préexisterait à l’expérience qui se vit. Il est question ici d’ « écritures-mouvement » qui cherchent une terre possible des égalités. Nous affirmons l’écriture comme exigence et comme expérience, y compris pour ceux que l’on convie à partager l’aventure…Dans «Suis-je le gardien de mon frère ?» John Edgar Wideman cherche à connaitre l’histoire de son frère incarcéré pour meurtre et à comprendre l’extrême différence de leurs parcours de vie : «L’habitude la plus difficile à perdre, puisque c’était celle de toute une vie, serait celle que j’avais de m’écouter moi-même l’écouter. Cette manie risquait de réduire à néant les chances que j’avais de voir mon frère tel qu’il était. (…) Je devais, au moins pour un temps, cesser de me vivre en romancier. Je devais apprendre à écouter. Repartir de zéro, nettoyer les conduits, résister à l’identification trop facile, dominer l’envie de me tirer avec l’histoire de Robby et d’en faire la mienne »

Stimulé par cette définition et les échanges qui ont suivi, nous nous replongeons dans notre programmation de festivalier, pour activer des liens et nous interroger: où sont les écritures du réel, à savoir celles où se vivent l’expérience de la relation?

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«Je vous ai compris» par Valérie Gimenez, Sinda Guessab et Samir Guessab à la Manufacture est de celles-là. Ce spectacle parvient à relier l’intime des auteurs au politique à partir d’une interaction avec le public, encouragée par les illustrations du dessinateur Samir Guessab réalisées en direct. C’est une écriture en mouvement qui cherche une terre possible des égalités: parce qu’il ne s’agit pas de chercher les coupables de la guerre d’Algérie et ses liens avec la montée actuelle du Front National, mais de saisir, ensemble, ce qui nous relie à la complexité des processus historiques.

Dans «Italie 3 à 2» de Davide Enia, mise en scène par Alexandra Tobelaim, la question d’une écriture du réel est clairement posée. Avec l’acteur Solal Bouloudnine, nous revivons la vie d’une famille italienne lors du mémorable match de football de la coupe du monde 1982 entre l’Italie et le Brésil. Tel un one man show, certains spectateurs se reconnaissent dans ce huit clos familial, ayant vécu eux-mêmes ces soirées mémorables où la famille créée sa dramaturgie. Pour ma part, j’ai trop attendu le dépassement des enjeux sportifs du match. Lorsqu’est évoqué le sort d’une équipe de football d’Ukraine en proie aux exigences du jeu des nazis, le théâtre documentaire se déplace vers une écriture qui résiste à une identification trop facile pour tendre vers un récit commun où nous serions tous sujets d’une Histoire pourtant lointaine.

Dans «Ali 74, le combat du siècle», l’auteur et interprète Nicolas Bonneau, réussit à faire «je – ils-  nous» à partir du match de boxe au Zaïre entre Mohamed Ali et Georges Foreman. Il développe une esthétique théâtrale innovante où le récit s’inclut dans un concert, relié à un travail vidéo de toute beauté. Cette écriture scénique s’adresse au spectateur sujet car Nicolas Bonneau contextualise son propos (le sort des noirs aux USA, le système Mobutu) tout en le reliant à l’intime de chacun: «la boxe est une danse», «la boxe, c’est de l’amour». Politique, corps, sport forment un art total pour le récit commun d’un match universel.

Dans «Illumination(s)» mise en scène d’Ahmed Madani, l’écriture du réel est portée par un collectif de huit habitants d’un quartier populaire qui, à partir d’un récit choral, enchevêtrent l’histoire de la guerre d’Algérie, les émeutes de 2005 dans les banlieues et la place des enfants de l’immigration dans la société française. Ici, la présence d’acteurs amateurs autorise la confusion qui brouille les repères chronologiques: en effet, l’Histoire est un processus et non une succession de faits. Or, la figure de l’amateur permet ce processus parce qu’il l’incarne et le transcende pour faire récit commun avec le public à partir d’esthétiques en mouvement…comme l’Histoire.

Dans «Discours à la nation» d’Ascanio Celestini, David Murgia incarne un tribun aux multiples casquettes. Nous voici propulsés dans 30 ans, époque où «la démocratie est une dictature», au cœur d’une pensée par ceux qui détiennent le pouvoir économique, politique et social. Peu à peu, le public est subjugué par cette rhétorique où les «éléments de langage» de la communication politique d’aujourd’hui structurent la pensée politique d’un futur proche. Elle fait récit commun parce qu’elle est déjà en nous. Effrayant, captivant et…mobilisant d’autant plus qu’ici, le théâtre parvient à développer une matière à penser incluse dans une esthétique tout à la fois fragile et solide.

Nous retrouvons ces processus dans les spectacles d’Angelica Liddell  présentés au Festival In. Avec «Ping Pang Qiu», elle crée la relation avec le public et modifie notre place de  spectateur en reliant l’intime au politique. Elle réussit magnifiquement à nous inclure dans l’histoire contemporaine chinoise à partir d’une esthétique théâtrale où le corps est au centre, porteur de nos paradoxes, de nos utopies, de nos désirs de liens, au service de la pensée.

Par contre, d’autres propositions au «In» n’ont pas réussi à faire récit commun. Avec «Hate Radio» de Milo Rau, j’espérais une belle écriture qui puisse me relier à la terrible histoire du génocide Rwandais. Ici, l’œuvre commence par des paroles de témoins projetées sur écran vidéo avant que des acteurs professionnels jouent en temps réel, une émission de la radio des Milles Collines (celle-là même qui organisait la propagande par des appels répétés à l’extermination des Tutsis). J’assiste passivement sans que je ne sois touché comme si cette «radio réalité» pouvait être un propos artistique. Raté. La figure de l’acteur disparaît dans ce jeu de rôles et le théâtre n’apparaît qu’au dernier instant quand les trois animateurs de radio nous fixent derrière la vitre pour laisser de nouveau les amateurs témoigner. Trop clivé. Trop court. Trop tard.

«Wagons libres» de Sandra Iché aurait pu être une œuvre passionnante tant le concept «d’archives du futur» (à l’image du discours futuriste d’Ascanio Celestini) se prête à une écriture du réel dynamique: «évoquer aujourd’hui depuis demain et tenter de sonder le constat trop figé du « malheur arabe » et d’éclairer de biais ce qui le nourrit, l’entretient». Pour cela, elle s’entretient avec l’équipe du journal beyrouthin L’Orient Express, là où elle avait collaboré en 2010 avec Samir Kassir, son rédacteur en chef, assassiné en 2005. Sur le plateau, Sandra Iché se projette à l’aide de différents matériaux posés sur une table. Son théâtre est laboratoire pour permettre à ce passé qui n’a pas encore eu lieu de se raconter. C’est plaisant, dynamique, créatif, intelligent. Mais cela ne me touche pas. Précisément, parce que je ne ressens pas la fragilité de l’approche, le moment où je pourrai m’y inscrire. Ce monde arabe n’est pas le mien. Pourtant Sandra Iché vit en France mais cela ne fait pas lien. Sa danse aurait pu être un pont mais trop furtive, elle nous rappelle seulement qu’elle est danseuse…

Autre tentative dans «Cour d’Honneur» de Jérôme Bel qui aurait pu être une belle écriture du réel. L’article que nous avons écrit collectivement démontre les processus par lesquels une intention généreuse (porter sur scène des souvenirs de la Cour d’Honneur par les spectateurs) se traduit par une écriture descendante, clivante, académique, où l’égo ne peut faire récit commun parce que la question du spectateur n’est jamais portée sur le terrain du politique. «Cour d’Honneur» métaphorise la représentation que se font la majorité des décideurs de la culture sur le spectateur : un être submergé par ses affects et qui ne retient finalement des spectacles proposés que des images furtives. Pour l’anecdote.

Pascal Bély – Le Tadorne

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