Quelles peuvent être les intentions d’une Biennale de la Danse d’inclure une oeuvre théâtrale dans sa programmation? Dans son éditorial, Dominique Hervieu, directrice, n’est pas avare de concepts lorsqu’elle promeut une «esthétique de la diversité» car «la danse est un art majeur qui influence aujourd’hui les autres arts» pour de «nouveaux horizons de la transdisciplinarité où le rapport au corps nourrit la dramaturgie« . Comprenne qui pourra. Ainsi, le metteur en scène David Bobée est-il invité à incarner ces intentions avec un «Roméo et Juliette» qui, dans ce contexte, fait événement. Mais ne vous emballez pas trop vite. Il est mentionné plus loin dans la fiche du spectacle que cette «création réalisée dans le cadre d’une résidence aux Subsistances constitue la première étape d’une collaboration au long cours entre la Biennale de la danse et ce laboratoire international de création». Pourquoi communiquer une telle information qui, après tout, n’est qu’une cuisine interne? À moins que cela ne soit une précaution d’usage pour signifier qu’il va falloir partager les budgets. «Roméo et Juliette» par David Bobée n’a rien d’un théâtre nourri par la danse. Tout au plus, donne-t-il une version moderne des luttes entre les clans Capulet et Montaigu où des acteurs d’origine arabe croisent le fer pour que finalement, l’amour triomphe. Pourtant, tout avait si bien commencé…

Dans un décor de cuivre chaleureux (délicieux contraste avec la verrière des Subsistances où la température chute à vue d’oeil), ce Shakespeare se veut d’emblée généreux, fougueux. Dans l’une des premières scènes, la danse s’invite, par la petite porte, au cours d’un bal. Cette humilité me touche d’autant plus que le plateau est à l’image de l’idée que je me fais d’une société ouverte: jeunes, plus âgés, blancs, noirs, métisses forment la bande des bandes. Mais rapidement, je comprends que la danse ne reviendra plus pour influencer. Tout juste a-t-on droit à  un jeu d’acrobates un peu vain qui pose le spectaculaire comme unique rapport dramaturgique au corps (en témoigne, les applaudissements du public). Il faudra attendre de longues minutes pour assister, médusé, à la belle danse de Pierre Bolo qui, dans le rôle de Mercutio, offre son hip-hop pour une joute verbale époustouflante! Pour le reste, «la transdisciplinarité» est un espace laissé vide, où la danse ne peut se glisser d’autant plus que la traduction dynamite de Pascal et Antoine Collin impose un rythme qui rend impossible toute écriture chorégraphique. Reste le «rapport au corps». «Nourrit-il la dramaturgie?». Il est très performé (du en grande partie à la présence de danseurs hip-hop et d’acrobates). Dans le rôle de Roméo, Mehdi Dehbi en impose par sa beauté fulgurante! Il saute, se jette, se relève, enjambe, ne se contente plus de la scène et finit par jouer en fond de gradin. Ces déplacements performatifs sèment le trouble: la mise en scène se résume peu à peu à une dynamique spatiale, laissant de côté le jeu d’acteur comme si David Bobée était totalement aveuglé par cette allégorie d’une société mondialisée métissée où tous les arts se valent, quitte à les réduire chacun au plus petit dénominateur commun (métaphore de la transdisciplinarité vue par les pouvoirs publics?). La majorité des acteurs ne viennent pas du théâtre et performent, habitent leur jeu à partir de leurs disciplines sans que cela ne fasse une oeuvre «transdisciplinaire». Tout au plus, «Roméo et Juliette» incarnent-ils une idéologie de la diversité. Or, le théâtre est plus qu’une somme de disciplines. Il me revient «La mouette», par Arthur Nauzyciel pour le Festival d’Avignon, où la danse chorégraphiait le théâtre pour créer de nouvelles interactions entre le sens donné par Tchekhov et la vision du metteur en scène. C’était sublime, car riche de messages qui traversaient mon inconscient (Au Festival d’Avignon, la beauté sidérante de « La mouette » d’Arthur Nauzyciel)

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Mais ici, point de «traversée» d’autant plus que l’actrice Véronique Stas (la nourrice), l’une des rares à se positionner «clairement» sur le champ théâtral, m’empêche de «travailler». Difficile de faire abstraction: habit décalé, intonations issues du café-théâtre, ponctuation de chaque phrase par un tapement sur les cuisses. Elle fait son show et parvient à tout écraser: sa performance n’est plus un jeu, mais une posture empruntée à la société du divertissement. Juliette fait ce qu’elle peut (Sara Llorca) mais manifestement, le rôle-titre lui échappe

Peu à peu, le théâtre n’est qu’une scénographie extrêmement sophistiquée nourrie par des performances physiques et une accélération du temps qui me laisse totalement sur le côté. La présence d’acteurs plus âgés (Jean Boissery et Alain d’Haeyer) n’y change rien : ils font preuve d’une passivité déconcertante face à ce jeu «consumériste» dévastateur.

À mesure que l’intrigue s’écoule, des acteurs-amateurs tentent de se professionnaliser (j’aurais préféré l’inverse?). Est-ce cela que l’on nous promet sur les scènes où, sous couvert de transdisciplinarité, la forme l’emporte sur le fond, où la complexité se réduit à une somme de performances physiques séduisantes en phase avec une époque où le toujours plus écrase le temps nécessaire pour qu’émerge le sens du fragile?

Je reste convaincu qu’une biennale de la danse peut explorer de nouveaux territoires. Mais avec les chorégraphes. Pas contre eux.

Pascal Bély, Le Tadorne

«Roméo et Juliette» de William Shakespeare, mise en scène par David Bobée à la Biennale de la Danse de Lyon du 13 au 22 septembre 2012.

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