Il y a quelques jours, je publiais un article sur Olivier Dubois, chorégraphe de «Rouge», présenté au dernier festival d’Uzès Danse. Habillé en soldat russe vêtu d’une robe en latex, de chaussures à talons rouges, il incarne le combattant universel et ce long processus qui renoue la parole avec le corps pour une pensée en mouvement. Parce que la danse se ressent par la chair, parce qu’on ne fait pas taire celui dont le corps intime parle de l’humanité, «Rouge» est une bombe chorégraphique. Quelques jours plus tard, à Montpellier Danse, une autre déflagration fait trembler l’Agora. La Libanaise Danya Hammoud s’avance vers nous, tandis qu’une musique vrombissante nous fait entendre le bruit des bombes comme s’il venait du fond de scène. Quasiment immobile, elle nous invite à percevoir, à ressentir son déchirement: cette intériorité fulgurante est à l’image d’une chorégraphe qui porte son projet en elle, son enfant en quelque sorte. Coûte que coûte, danser. DANSER.

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Elle maintient la salle éclairée, comme si le moment de notre rencontre était une scène de cinéma.

Elle maintient la salle éclairée, comme en temps de guerre, pour ne pas se perdre de vue. Sait-on jamais.

Elle danse, lentement, très lentement. Danser est un combat quand il s’agit d’affronter la vitesse foudroyante des bombes, mais aussi celle de l’internet, de nos désirs d’immédiateté.

Elle s’avance vers nous, bouge millimètre par millimètre et j’entends déjà le mouvement intérieur, celle d’un rôle statufié vers un positionnement assumé. Son corps est territoire. Mes ressentis sont ma carte. Il y a cette musique qui vrombit, mais qui n’est plus seulement un contexte : elle est la partition de son tourment. Le sol fait corps avec elle pour qu’il devienne sa terre d’élection. L’espace parait immense à la mesure du chemin à parcourir pour que le danse au Liban se fraie une voie.

Elle finit par s’allonger, presque aguicheuse.

Je suis masculin.

Du corps biologique, vers le corps social, elle parie sur ma sensibilité à partir de petits gestes  qu’elles prolongent à l’infini.

Je suis féminin.

Elle ose danser à reculons puis revient vers vous, spectaculairement, pour m’électriser. Pour dénouer les n?uds.

Je suis de rock.

Peu à peu, le mouvement se fait plus doux. De nouveau allongée, le geste se meurt dans son regard jusqu’à m’atteindre. Puis elle disparait dans la lumière tamisée. Elle est chorégraphe de l’ombre pour éteindre la bombe humaine.

Danya Hammoud est la soeur d’Olivier Dubois. Ces deux-là ont d’étranges « matières« : une chair politique pour une danse sociale. Avec eux, une même sensation : celle d’appréhender la danse par la communication. À aucun moment, ils n’ont lâché le lien comme si cela ne pouvait être possible (et pourtant, combien sont-ils les chorégraphes centrés sur leur propos, à nous de nous y conformer !).

Parce que Danya et Olivier sont probablement habités par une vision commune: le travail sur soi est politique.

Pascal Bély, Le Tadorne

ps: J’ai vu cette vidéo après avoir écrit l’article. Troublant.

« Mahalli » de Danya Hammoud à Montpellier Danse les 24 et 25 juin 2012.

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