Retour sur deux propositions du Festival Off d’Avignon, l’une de théâtre et l’autre de danse, comme s’il était temps de déconstruire l’imaginaire des représentations.

La mémoire comme vecteur, les souvenirs se font et se défont, la construction laisse place à la déconstruction. L’humain est un objet en constante mutation. Avec «En travaux», Pauline Sales, metteuse en scène, nous présente une pièce au sujet original. L’arrivée, sur un chantier, d’une jeune travailleuse émigrée, provoque le déroulé d’une rencontre amoureuse. La comédienne, Hélène Viviès, nous offre une interprétation particulièrement dynamique, enveloppée d’un accent biélorusse étonnant. Avec ses cheveux courts et sa posture corporelle engagée, on découvre l’image d’un jeune garçon, avec ses rires et ses réactions frustes du quotidien…Nous sommes tous dupés; spectateurs, employeur…Comme dans le film « Victor Victoria » de Blake Edwards. Autour d’une banale discussion sur des cassettes vidéo, la parole se libère. L’image intime se dévoile. Sous couvert d’ouvrir son bleu de travail, la féminité de l’ouvrière sort de sa chrysalide. Après les humiliations faites à toute jeune recrue, sa résistance lui offre une installation dans un salon, plus confortable, et la présentation de son travail créatif de sculpteur.

Derrière toute personne, homme/ femme, un volet caché peut se déployer. Qui se souvient de l’institutrice algérienne travaillant comme agent d’entretien en crèche, du chirurgien syrien considéré en France comme interne hospitalier, de l’artiste africain devenu maçon?
Paulines Sales déconstruit pièce après pièce les identités de nos deux personnages. Elle interfère dans notre perception de l’individu et nous questionne alors sur la valeur de l’humain. Son écriture est d’une belle mécanique qui permet l’installation des personnages, des émotions où les pistes multiples prennent le temps de se déployer, pour être précipitées dans une fin brutale. Si tout est lisse au début, l’écriture plonge le public dans une spirale dont on connaît sensiblement la fin. La mutation du regard du chef de chantier à l’aspect directif vers une sensibilité nous oblige à changer de vision. Nous nous questionnons presque sur la personne assise à côté de nous: « Sommes-nous si sûr, de bien la connaitre?« 
Entrainés dans un élan poétique, cette rencontre nous a troublés. Nous avons quitté la réalité de ce contexte, transformé sous nos yeux, en friche émotionnelle.

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L’enjeu de «Je cherchai dans mes poches» de Thierry Baë est aussi de dépasser le réel pour sortir des codes de représentation. Si Pauline Sales déconstruit, rend le tout à l’état de sable, Thierry Baë est à l’inverse. Sur le plateau, quatre identités. Chacun la sienne. Rien ne les oppose, mais rien ne les rapproche. Telles des comètes, chacun part dans son registre. Le musicien, la danseuse, la comédienne et le chorégraphe, retiré sur le côté du plateau. Ils font ce qu’ils sont, essayant de se rapprocher, pour mieux faire éclater leurs différences. Nous tentons de nous raccrocher à des codes de représentations, des automatismes, mais rien n’y fait. Nous sommes laissés de côté, balancés de droite à gauche et de gauche à droite. Nous  persistons. Nous regardons. Nous observons. Nous commençons, nous aussi, à chercher dans nos poches. Nous y trouvons Marlène Dietrich, Pina Bausch, la musique des films muets, et une émotion émerge. Les tableaux s’enchaînent, les personnalités se déploient, les identités deviennent fortes.

Sabine Macher est d’une élégance folle. Elle est le miroir de nos êtres. Corinne Garcia, la jeunesse incarnée. Benoît Delbecq, le maître de cérémonie, rythmant avec ses notes, le temps qui défile. Et Thierry Baë, se dévoilant à la toute fin, comme pour saluer d’un air de trompette, celui qui « est ».

Nous rembobinons la bande. Nous élaborons ce qui nous semblait être un néant. Le tout est subtil, sur le fil.  D’un tas de sable, Thierry Baë construit une maison, une forteresse, où il est bon de se réfugier quand la vague à l’âme se fait sentir.

Sylvie Lefrere , Laurent Bourbousson. Tadornes.

Le regard de Pascal Bély sur « Je cherchais dans mes poches ».

En travaux, de Pauline Sales – Théâtre de la Manufacture, jusqu’au 27 juillet (relâche le 17 juillet), 18h30

Je cherchai dans mes poches, de Thierry Baë CDC Les Hivernales, jusqu’au 21 juillet (relâche le 15 juillet) 21h30

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