Dimanche 6 mai 2012. François Hollande est élu Président de la République. J’ai attendu cet instant pour écrire sur la dernière création de Joël Pommerat, «La grande et fabuleuse histoire du commerce», vue au Théâtre d’Arles le 13 avril 2012. J’ai ressenti le besoin de relier ces deux hommes, tous deux habités par le désir de ne rien cliver, d’être à l’écoute, de rassembler. Tandis que le «candidat sortant» n’a cessé de diviser autour du «vrai travail», il m’est agréable de saluer le Président Hollande qui incarnera une nouvelle époque où être humaniste ne sera plus considéré comme une incompétence.

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Car le «vrai» est dans ce propos lisible, au croisement du conte et de l’histoire économique, du rêve et des faits. Joël Pommerat signe là une ?uvre théâtrale puissante qui relève parfois de la magie tant chaque scène parvient à relier l’universel à notre intimité. Avec lui, je suis un étrange spectateur, observateur et acteur de ma destinée. Il incarne une écriture du réel où les murmures de la «majorité silencieuse» répondent à mon désir d’être entendu dans ma singularité. Avec Joël Pommerat, jamais la notion de «résonance» (mot trop souvent dénaturé par de nombreux programmateurs) n’a eu autant de sens. Je n’ai jamais imaginé que l’histoire du commerce pouvait croiser la mienne; j’en avais même oublié que le commerce structurait le lien social pour traverser les époques et métamorphoser les corps. Joël Pommerat réussit donc un miracle : avec écoute et empathie, il nous restitue cette histoire à partir d’un groupe de cinq hommes commerciaux qui arpentent un territoire, le quadrillent par un porte à porte minutieusement préparé. Deux générations se succèdent : mai 1968 et 2012. Même unité de lieu: une chambre d’hôtel. En apparence, tout change parce que rien ne change: vendre est une relation asymétrique. C’est un rapport de force dans lequel viennent se mêler des liens de solidarité entre ces hommes. Tandis que les idéaux de 68 s’expriment violemment à la télé, ils font preuve d’une belle persévérance à soutenir l’un d’entre eux qui n’atteint pas les chiffres. Et c’est le même, pétri d’empathie pour ses clients, qui pulvérise les ventes tandis que ses compagnons, plus âgés et usés, font grise mine. L’ascenseur social marche! La relation commerciale humaniste (professionnalisée à partir des techniques de manipulation venues des US) est l’avenir («on ne vend pas, on propose un service» dit l’un d’eux). Me reviennent des souvenirs d’enfance tandis que des vendeurs s’invitaient à la maison pour proposer des livres et des aspirateurs. Ils me fascinaient parce qu’ils symbolisaient la modernité, le progrès infini tout en prenant le temps d’instaurer la relation de confiance dans une famille qui ne connaissait que la défiance comme mode de communication?

Deuxième acte. Changement de décor. Nous voici propulsés en 2012. Toujours une chambre d’hôtel, mais deux petits lits bien séparés. L’individualisme a aussi son mobilier. Toujours les mêmes hommes sauf que c’est le plus jeune qui manage les anciens. Il joue sur l’affectif. En permanence. Face aux résultats désastreux, il encourage en entrant dans la vie intime de chacun d’eux (comme si la technique de 1968 ?«entrer dans la vie des gens»- visait à vendre le commerce aux commerciaux?qui semblent ne plus y croire). Le commerce ne véhicule plus aucune valeur si ce n’est SA valeur. Le chef célèbre le groupe, la solidarité, mais c’est décontextualisé, hors de propos. En dehors de lui. Il vante des concepts qui ne s’incarnent pas dans son corps. Tandis qu’aucun commercial ne vend, il manie le paradoxe, son arme fatale: «Mutualisez vos succès et vos pertes». Les idéaux de 68 sont ainsi recyclés! Le management affectif dilue la responsabilité et transforme chacun en chef de l’autre, tout à la fois unité de production et de commandement.  À ce jeu pervers, le collectif ne résiste pas. Mais avec Joël Pommerat, l’humain reprend toujours ses droits. Toujours. Car se qui se clive à un niveau, s’articule harmonieusement dès qu’il le complexifie. Ici, « l’homme fragile« (sublime dernier tableau du corps qui s’effondre) s’immisce dans le grand jeu du commerce pour l’enrayer. Totalement sidéré, je n’ose quasiment pas applaudir comme si Joël Pommerat, à partir d’une mise en scène millimétrée où le sens s’invite à chaque instant, m’incluait dans une interaction. Je fais donc partie de l’histoire du commerce parce qu’au-delà des théories et des techniques, c’est l’humain pris dans sa globalité qui autorise les conditions de l’échange.

Un mois après, je n’ai rien oublié de cette oeuvre jusqu’à imaginer François Hollande habité par les visées théâtrales de Joël Pommerat.

 «Moi, si je suis Président de la République, j’essaierai d’avoir de la hauteur de vue, pour fixer les grandes orientations, les grandes impulsions, mais en même temps je ne m’occuperai pas de tout et j’aurai toujours le souci de la proximité avec les Français.» (François Hollande, lors du débat télévisé, d’entre les deux tours, 2 mai 2012).

Pascal Bély, Le Tadorne.

«La grande et fabuleuse histoire du commerce» de Joël Pommerat au Théâtre d’Arles le 13 avril 2012.

Les dates de la tournée en 2013:

  • Liège du 7 au 9 février
  • Châlons-en-Champagne les 14 et 15 février
  • Velizy-Villacoubay les 21 et 22 février
  • Petit Quevilly du 5 au 8 mars
  • Saint-Etienne du 12 au 15 mars
  • Bruxelles du 19 au 29 mars
  • Aubusson les 21 et 22 mars
  • Athènes du 28 au 31 mars
  • Montluçon du 9 au 11 avril
  • Rennes du 16 au 20 avril
  • Evry les 24 et 25 mars
  • Tournai les 7 et 8 mai
  • Chateauroux les 14 et 15 mai
  • Compiègne les 22 et 23 mai
  • Saint Brieuc les 29 et 30 mai

Joël Pommerat sur le Tadorne:

Avec « Au monde », Joël Pommerat révèle un théâtre d’ombres et de lumières.

Avec « Les marchands », Joël Pommerat fait du beau travail.

« Je tremble » de Joël Pommerat: deux contre un.

« Pinocchio » par Joël Pommerat ou le parcours initiatique de la vie.

« L’enfant » des Ephémères de Joël Pommerat.

Joël Pommerat, mineur de fond.

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