S’asseoir dans la Cour d’Honneur pendant le Festival d’Avignon, ce  n’est pas seulement assister à un spectacle, c’est aussi affronter le passé, faire résonner l’écho de la mythologie sonore et visuelle;  c’est aussi se remémorer, adorer,  oublier, accepter ou renier une histoire théâtrale parfois lourde à porter.

Ce soir, un des mythes est de retour….en mémoire et physiquement. Une icône qui raconte une autre icône. Un mythe des comédiennes  face à  un mythe littéraire : Jeanne Moreau et Jean Genet.

Ce soir elle va dire, elle va  parler, elle va réciter. Elle va donner sa voix à un plateau qu’elle a déjà arpenté au temps de Jean Vilar. Ce soir sera évoquée l’histoire d’amour, écrite par Jean Genet pour Maurice Pilorge.

La Jeanne, Mademoiselle Jeanne, la grande, la belle, l’adorée, la jamais critiquée, la Moreau sera la narratrice de mots magnifiques.

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A ses cotés, un homme de noir vêtu. C’est Étienne Daho.  Belle allure stoïque, peut-être  paralysé d’effroi, et sans doute très étonné d’être là. Devant nous, avec elle,  il y a  un chanteur de variété qui va s’accrocher aux pentes d’un texte érotique. Quand la musique Pop rejoint la dramaturgie. Quand la frivolité rejoint le désespoir.

Lumières éteintes, silence et l’orchestre se met en place. Re-silence et on attend de voir leur silhouette arriver sous les arches du Palais. Cheveux-costume blanc, petite taille grande sourire, crinière cendrée, elle irradie au bras du chanteur, portée comme une matrone égarée, ils sont ovationnés et admirés.  Silence, nous sommes aux abois. Suspendus.

Elle va dire un texte de Jean-Paul Sartre : « Genet, comédien et martyr », qui décrit l’homme Jean Genet,  double à la fois,  poète et voleur. On apprend que Jean Genet est emprisonné, pour vol à Saint-Brieuc et qu’il  est fasciné par Maurice Pilorge, emprisonné, lui aussi, pour meurtre de son amant. C’est à partir de là que le voleur va trouver son inspiration et voir la naissance du  « Condamné à Mort ».

Suit alors ce  texte érotique, aux mots argotiques imagés, une bite est un chibre, une bite est un pieu…des mots poignards que Daho parfois n’arrive pas toujours à enfoncer, tant il se retient! Des mots crus, images superbes-métaphores imagées, sexuellement sensuelles  et cruellement envoyées.

….Jeanne Moreau dit parfaitement la douleur, l’amour, l’attirance,  tandis que  le micro d’Étienne Daho semble mal réglé. De son bras gauche, à plusieurs reprises il dit à ses musiciens de tempérer le son. Après quelques minutes, tout va bien, et miracle, il est compréhensible, il articule, le texte est superbement chanté quoique parfois pas assez incisif. Étienne Daho devrait trancher plus profond. Daho devrait y aller, comme Genet y serait allé. On pense à Marc Ogeret, plus brutal dans la profondeur de sa voix, on pense à Michel Hermon (comédien-chanteur-metteur en scène) qui chante « Sur Mon Cou » comme personne.

On pense à Francesca Solleville….

On pense à Hélène Martin créatrice musicale de ce Poème….elle est sûrement dans la salle, émue, fière et attendrie.

Nous sommes dans un moment de grâce. Les Murs deviennent la Prison de Jean, Étienne devient Jean et on devine l’ombre de Maurice qui se balade dans les airs. Ce sont les murs gris qui nous enveloppent, Jeanne en est la Gardienne, la Mère, la Putain. Elle devient, par sa voix grave, l’héroïne d’un poème chevaleresque, cette ode au Torse, à l’homme désiré, aux Héros virils qui étaient à leurs heures de vulgaires Pédérastes.

 La voix de rocaille de Jeanne devient l’écho incarné de la grisaille du Palais. Sa virginité blanche va être dépucelée par le Pieu du Voleur.  On atteint presque l’Orgasme littéraire, Étienne bouge avec des coups de reins sensuels….on est bercé de viol, bercé de vol, bercé de magie érotique. Les pierres en deviennent sensuelles.

On voudrait se lever et rejoindre Le Blanc et Le Noir, chanter avec eux, se recueillir sur « son cou »….Regretter que ce ne soit pas plus long. Quand les feux de la rampe s’adoucissent, on se demande si Maurice Pilorge a vraiment existé ? ….Est-ce Fresnes ou Saint-Brieuc? Est-ce un rêve, un fantasme ou la réalité…cela importe peu. . Seuls Hélène Martin et Jean Genet  le savent, preuve en est le dépouillement violent de son interprétation quand elle a créé ce chant d’amour.

Le mythe Moreau était en corps là, incarnant-incarnée, le Chanteur-ombre noire  regard perdu adoré…un moment de magie pure….encore des Mots intenses, et un souhait avoué…que Le Condamné résonne pour toujours de sa puissance animale.

On se souviendra longtemps, en ce salut final, de ce  couple enlacé…. Elle, cachée derrière lui pour mieux l’enlacer….On ne voyait alors qu’une silhouette blanche et noire, le corps de l’un dans le corps de l’autre.
…Deux condamnés à aimer…
Francis Braun – Le Tadorne.
« Le condamné à mort » par Etienne Daho et Jeanne Moreau au Festival d’Avignon le 19 juillet 2011

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