Il peut arriver qu’un imprévu change le cours d’un spectacle. Dans «VIOLET» de la chorégraphe Meg Stuart, une spectatrice a bouleversé le rapport scène-salle en entrant par effraction dans la dramaturgie pour lui donner un sens tout à fait particulier?

Meg Stuart précise son intention : «VIOLET se situe à l’endroit où le personnel rencontre l’abstraction». C’est clair et sans paraphrases inutile. Cinq danseurs, trois hommes, deux femmes se tiennent droit, sur une ligne imaginaire qui les relie. Le  fond du décor m’intrigue: une forme bombée de plastique noir semble prête à exploser sous la pression. Mais rien ne vient. Il produira tout au plus quelques flashs?À gauche, un musicien, légèrement en retrait, entre batterie et ordinateur, entre MP3 et boom boom. Il est mon casque sur les oreilles.

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Lentement, ils s’avancent. Leurs premiers gestes saccadés dévoilent les effets d’une musique peu à peu assourdissante. Chacun est dans sa bulle. Les corps s’électrifient. La danse est polarité : charges positives sur scène, négatives dans la salle. Il y a manifestement de l’électricité dans l’air. Ils tremblent, décollent du sol pour s’abandonner dans une sphère, probablement parsemée d’archipels de couleurs et d’ondes magnétiques. J’observe, mais je ne m’engage pas. Leur danse, déjà vue dans bien des chorégraphies, ne me surprend plus. Tout au plus, la musique commence à faire vibrer les gradins jusqu’à faire dérober le sol sous mes pieds. Entre apocalypse et battements de c?ur, ils entrent en transe. Ils sont certes isolés, mais l’onde de choc de l’un produit l’oscillation chez l’autre. A l’unisson. Comment font-ils pour être ensemble à ce tel niveau d’abstraction, à heure fixe, face à cinq cents spectateurs?

Soudain, devant moi,comme dans un concert,une jeune fille se lève. À côté, une spectatrice lui ordonne de s’asseoir. Je la rassure («c’est une danseuse»). J’en suis convaincu. À ce moment précis, j’entre dans«VIOLET». J’accepte que leur danse soit l’expression de ma tension. Ils sont ma jeunesse. Elle s’assoit. Puis se relève. Pris entre la scène et le gradin, je me penche. J’ai envie de me lever aussi, électrisé. Ils s’approchent, nous observent tandis que la musique se tait. Sommes-nous avec eux ? A ce moment précis, elle se lève à nouveau. Pour applaudir. Seule. On n’entend qu’elle. Battements d’ailes. Les protestations montent. Elle poursuit. Les danseurs aussi. J’hésite à me lever. La tension augmente. Elle est ce matériau conducteur entre eux et nous. Elle est cette enveloppe isolante. Elle est l’âme de cette danse.

Un agent d’accueil la fait sortir. Elle se tourne et nous dit : «Vous n’avez pas compris, c’était fini et ça a recommencé. Ce n’est pas grave. Il y aura d’autres moments pour comprendre». Elle part. Effectivement, c’était bien fini, mais ça recommence. La deuxième partie n’apportera rien de plus si ce n’est la rencontre des corps à terre où ils forment un magma poussif qui peine à propager de l’énergie malgré quelques couleurs hallucinogènes. Mais je me sens avec eux, emporté par ce projet : celui d’une danse abstraite dont le corps véhicule le rythme du vivant. Mon a(tension) ne faiblit pas : c’est de Jazz dont il s’agit. Abondance de syncopes et de contre temps, accentuation des temps faibles, interactions en groupe…Le VIOLET est donc Jazz.

Le lien avec cette spectatrice m’a permis d’opérer la rencontre entre cette danse abstraite et mon imaginaire musical et chorégraphique. Cette jeune femme, médium, médiatrice, s’est perdue pour nous dans le VIOLET.

«Elle est folle» ai-je entendue dans le bus. «Elle m’a sauvé», ai-je répondu.

Pascal Bély, Le Tadorne

« VIOLET » de Meg Stuart, au Festival d’Avignon du 19 au 25 juillet 2011.

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