On s’étonne encore : mais pourquoi partir au KunstenFestivaldesArts de Bruxelles ? Je donne toujours la même réponse : le théâtre et le monde s’y enchevêtrent. Loin du climat autocentré français, ce festival propose des aventures artistiques et des rencontres qui enrichissent le regard sur cet ailleurs qui interagit tant avec mon ici et maintenant. Retour sur quelques voyages;;;

Presque chaque année, le Kunsten interroge le passé colonial de la Belgique. Imaginez ce processus entre le Festival d’Avignon et l’Algérie…On attend encore. Rendez-vous est donné dans un centre d’art contemporain («le Wiels») pour la projection de «Spectres», documentaire de Sven Augustijnen. Il revient sur l’assassinat en 1961 de Patrice Lumumba, premier ministre du nouveau Congo indépendant. Ce jour-là, était présent un haut fonctionnaire belge, aujourd’hui auteur d’une thèse d’histoire sur l’évènement. Sven Augustijnen l’accompagne lors d’un récent voyage au Congo. L’immersion dans ce passé encore douloureux est palpitante, car la caméra restitue ce que les mots ne peuvent dire (la Belgique aurait donné son aval à ce meurtre). Elle s’approche des corps pour les théâtraliser jusqu’à créer la tragédie du devoir de mémoire. Alors que l’historien reconstitue, tel un enquêteur judiciaire, la scène de l’exécution de Patrice Lumumba, la caméra nous rend témoin d’un moment unique : loin de faire repentance, cet homme revit l’instant pour être à nouveau traversé et devenir le messager de sa vérité (qui n’est probablement pas historique). Ce document est précieux.

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Direction le Liban. Nous avons déjà approché ce pays avec le théâtre de Wajdi Mouawad, de Darina Al Joundi et les performances de  Lina Saneh et Rabih Mroué. Mais jamais à partir de l’art contemporain. Walid Raad a investit une salle des Halles de Schaerbeek. Quelques tabourets nous attendent tandis qu’est projeté sur un large panneau, le monde global de l’Art Contemporain, au croisement d’un fond de pension pour artistes et d’une entreprise spécialisée dans le renseignement pour l’armée israélienne. Le narrateur (brillant Carlos Chahine) nous raconte une histoire où il tire les fils d’un réseau mondial dans lequel les oeuvres d’art sont traversées par des noeuds de connexion. Très vite, il met en mouvement notre lien à l’art même lorsqu’il s’agit d’évoquer les projets pharaoniques du prochain Guggenheim de Dubaï.

Peu à peu, il nous déplace physiquement dans cet espace pour démontrer comment les matières,  les couleurs, la taille des oeuvres n’existent pas en soi. C’est notre regard, notre lien à l’art qui les font durer tandis que l’histoire, les guerres, peuvent les faire disparaître ou apparaître. Un réseau mondial de connexions peut créer des tendances sur le marché de l’art, mais c’est l’humain, ses hallucinations collectives, ses mémoires vives, ses traces, qui font l’oeuvre et déciderons de sa destinée. L’art ne serait alors qu’une suite d’apparitions, de disparations, telle une évanescence au coeur du mouvement dansé, comme aime à le préciser le chorégraphe Michel Kelemenis. Avec «Scratching on things I could disavow: a history of art in the arab world», Walid Raad fait bouger les lignes; bien au-delà de la toile.

Direction le Mexique pour «El rumor del Incendio» du collectif «Lagartijas tiradas al sol». C’est la déception de ce début de festival tant cette proposition paraît faible artistiquement. Le sujet pouvait se prêter au théâtre : depuis les années 1960, le Mexique est traversé par une guérilla incessante. Pour incarner cette folie meurtrière, trois acteurs se déplacent sur un gazon synthétique pour rejouer des scènes symboliques à partir de jouets et de figurines filmées avec une petite caméra vidéo. Pendant plus de quatre-vingt-dix minutes, l’Histoire n’est qu’une succession d’anecdotes. On cherche vite le sens de ce théâtre-là. Seuls une scène de torture et quelques pas de danse nous tirent de l’ennui. Il faut attendre les cinq dernières minutes pour ressentir la tragédie : la comédienne est la fille d’une des militantes, personnage central des anecdotes. Ce court moment émeut. Je rêve que la pièce puisse enfin débuter. En vain. Ils quittent un à un la scène. Cette jeune génération ne peut probablement pas aller au-delà de l’histoire. Nous ne saurons plus rien d’eux. Sven Augustijnen serait bien inspiré de les accompagner dans leur traversée.

Pascal Bély – « Le Tadorne »

« El rumor del Incendio » par le collectif « Lagartijas tiradas al sol » du 7 au 13 mai 2011 à Bruxelles puis au prochain Festival d'Automne de Paris.
« Spectres », documentaire de Sven Augustijnen au Wiels de Bruxelles jusqu'à la fin juillet 2011.
« Scratching on things I could disavow : a history of art in the arab world » de Walid Raad du 8 au 15 mai 2011 à Bruxelles.

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