Comment une telle production a-t-elle été possible? Comment accepter qu’une artiste de la stature dEszter Salamon se (nous) perde à ce point ? Comment expliquer que le KunstenFestivaldesArts de Bruxelles, le Centre Pompidou de Paris,  l’IRCAM, le festival Tanz im August de Berlin,  les Subsistances de Lyon et tant d’autres n’aient pas clarifié une intention aussi floue, qui n’est pas sans évoquer une esthétique de la relaxation (sic): «Comment peut-on s’extraire de son propre corps ? Pendant combien de temps peut-on rester en dehors de soi-même avant de se perdre définitivement ? TAKES OF THE BODILESS explore une condition difficile à imaginer à moins de l’expérimenter soi-même : un monde sans corps». Mais en même temps, ce projet est séduisant parce qu’il est proposé par une chorégraphe. Or, la danse innove souvent pour créer des formes transdisciplinaires. Mais peut-on imaginer une oeuvre sans corps pour évoquer l’absence de  corps, sauf à refuser la turbulence et privilégier une esthétique de l’image? Comment Eszter Salamon a-t-elle pu nous embarquer dans cette relation binaire de cause à effet ?

Tout commence par une jeune femme qui s’avance face à nous pour raviver l’histoire d’un théâtre qui aurait pris feu. Elle parle en anglais, mais rien n’est surtitré. Il s’agit probablement de poser un contexte censé nous mettre en émoi…S’ensuit un long moment où le public est plongé dans le noir. Immersion classique pour inviter le spectateur à lâcher prise. Ces dix minutes sont interminables. Mais que devrais-je lâcher et pourquoi ? Des textes toujours lus en anglais (ne rien comprendre doit faire partie du processus) sont diffusés alors que des mannequins apparaissent sur scène avant de nous proposer une longue série de figures à base de fumigènes censées représenter cet au-delà. Eszter Salamon semble s’inspirer de l’univers de Roméo Castellucci, mais visiblement rien ne passe. Mon corps ne ressent rien et mes voisins spectateurs s’impatientent calmement. C’est le vide sensoriel, abyssal comme si créer des figures avec de la fumée et une bande-son en quadriphonie pouvait transcender. Eszter Salamon n’est pas William Turner, encore moins Steve Reich.

Il y a de quoi être inquiet par cette génération d’artistes qui assujettissent nos sens à la technique. «Tales of the Bodiless» est une proposition inutile parce qu’elle maltraite le lien du spectateur au corps, sous prétexte d’innover. La danse peut tout explorer (même l’inimaginable) à partir d’un corps savant. À condition d’avoir un propos chorégraphique et confiance dans la capacité du spectateur à se créer un langage dans un espace ouvert où le sens amplifierait sa sensibilité. Mais ici, rien de cela.

Eszter Salomon n’a probablement pas vécu l’expérience proposée par William Forsythe lors du dernier festival de Montpellier Danse. Dans un château gonflable posé sur l’imposante scène du Corum, les spectateurs étaient invités à vivre une expérimentation  (voir la vidéo). Pour certains d’entre nous, il nous a fallu un certain temps pour s’extraire de notre corps «social» et entrer dans un univers, mais avec tout le corps. Pendant quelques minutes, nous fûment nombreux à nous ressentir au-delà.  William Forsythe s’est affranchi des codes classiques de mise en scène et en espace jusqu’à déclarer : « Si j’ai monté White Bouncy Castle, c’est justement parce que la démocratisation de la danse à l’intérieur d’un théâtre me semble impossible. »
De son côté, Eszter Salomon a osé une chorégraphie sans corps, fragilisant la danse pour l’assujettir au néant du spectaculaire.
Pascal Bély, Le Tadorne.
Pour poursuivre, une autre critique sur le site Anaclase.
« Tales of the bodiless » d’Eszter Salamon du 21 au 23 mai 2011 dans le cadre du KunstenFestivalDesArts de Bruxelles.
Ezster Salamon sur le Tadorne:
« Dance ? 1/driftworks » présenté à Montpellier Danse en 2008.
« And Then » présenté au KunstenFestivalDesArts en 2007.
 

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