La compagnie Image aiguë, animée par Christiane Véricel, m’a convié à Palerme pour suivre pendant deux journées son travail. Ambassadeur culturel européen pour l’année 2010, la compagnie s’installe pour quelques jours dans plusieurs villes en Europe. Son chapiteau, c’est la toile du réseau qu’elle tisse depuis 1983, date de sa création. À peine arrivé, j’assiste à une réunion dans un centre social un peu particulier (« Laboratorio Zeta« ). Squatté pour accueillir majoritairement des sans-papiers venus du Soudan, le lieu est autogéré par des citoyens palermitains. La rencontre se termine dans leur salle de lecture d’où Christiane imagine la suite, pour une prochaine venue. C’est à partir du social, à la marge, que j’entre dans le fonctionnement de la compagnie. Les acteurs et metteurs en scène devraient intégrer ce type de rencontre dans leur programmation pour nourrir leur travail, mais aussi pour qu’artistes, travailleurs sociaux et citoyens politisent la culture…

La compagnie, autonome financièrement sur Palerme, gère son emploi du temps en étroite collaboration avec le Centre Culturel Français. À l’issue d’un atelier théâtre avec une classe d’un collège (voir l’article précédent), nous faisons une autre rencontre, avec une enseignante un peu particulière. Tout en nous faisant très discrets, nous écoutons ce cours où l’on apprend à chanter en se faisant plaisir! Les enfants, qui n’ont pas tous le même âge, se jettent délicatement au sol pour mobiliser le corps et l’espace. Ils se créent tous «un personnage chantant». Ici aussi, la rencontre entre Christiane Véricel et Myriam Palma pourrait avoir une suite. Le décloisonnement entre la culture et l’enseignement trouve un prolongement le lendemain alors qu’arrive Chiara (élève de Myriam !) : elle fait partie du spectacle que Christiane va créer en une journée pour le présenter à 18h au centre culturel Français. D’autres enfants, qui suivent des cours de Français, changeront de salle en quelques minutes pour assister à cette création ! Juste retour des choses. Il semble ne pas y avoir de jeux de pouvoir entre les institutions autour de la compagnie comme si c’était le projet qui avait le pouvoir du jeu? 

J’observe comment se travaille le transversal : entre la culture, le social et l’éducation ; entre artistes et professionnels ; entre enfants amateurs et comédiens adultes. Le décloisonnement comme une réponse à la crise que Christiane Véricel met en scène à 18h devant un parterre d’enfants et d’adultes.  Ici, les acteurs jouent la faim en convoitant une mandarine délicatement posée en haut de l’étagère d’une bibliothèque. Les trois enfants, un peu en retrait, veillent au grain et n’autorisent rien. Chiara chante pour apaiser leur faim d’en découdre ! Chez Christiane Véricel, les adultes font n’importe quoi jusqu’à mentir pour ne pas réparer les dégâts qu’ils occasionnent. Les enfants peuvent bien protester, cela ne sert pas à grand-chose. Ils tentent même de s’inclure, rien n’y fait. C’est alors que s’opère la sortie de crise : par le haut (tous suivent une pomme transpercée par l’archet du violon), à partir d’un collectif fédéré par une finalité commune.

Il y a dans ce dernier tableau, tout le travail de cette compagnie : jouer la crise (qui est avant tout alimentaire), en sortir par le décloisonnement pour mobiliser les ressources du territoire autour d’un projet fédérateur. Modestement, Image aiguë participe à construire l’Europe par le haut. C’est-à-dire par la culture. Par tous et pour tous.

Pascal Bély – www.festivalier.net

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