La marionnette fête son grand retour dans l’univers théâtral. Certes, elle ne l’avait pas déserté, mais nous l’avions presque oubliée. Et pourtant, avec « Trois vieilles » d’Alejandro Jodorowsky, elle permet toutes les extravagances, tous les dépassements dans sa relation charnelle avec son manipulateur. Ce qui dédouble les personnages et fonctionne comme un vase communicant entre le moi, le surmoi et le ça ! Cette pièce jubilatoire à l’humour corrosif conte l’histoire de l’aristocratie décatie incarnée par deux soeurs et leur bonne. Tout est périmé dans la représentation : les corps fripés des marionnettes, le paravent et les rideaux tombant en lambeaux. Le lit à baldaquin, jouet d’adulte, pièce « maîtresse » de ce trio.

La mise en scène de Jean-Michel D’Hoop et le jeu des manipulateurs (Cyril Briant, Sébastien Chollet, Pierre Jacqmin, Coralie Vanderlinden) s’imbriquent pour ne laisser aucun moment de répit et finit par nous entraîner dans une surenchère effrénée. Certes, l’écriture de Jodorowsky est poussive, mais elle lui permet de nous guider dans les recoins les plus obscurs de l’humain à travers les mythes de l’éternelle jeunesse et celui d’Oedipe, qui dépeignent une image cuisante de notre société. Si l’écriture peut nous perdre, on reste accroché à ces trois âmes esseulées de ce trio de roublardes prêtent à se vendre pour être en vie.

C’est alors qu’une métaphore s’impose. Ces « trois vieilles » jouent ce que nous léguons aux générations futures : plus grand-chose tant notre solitude est grande. À la vacuité de la sphère intime, comment laisser trace de soi dans le domaine public ? Les trois vieilles, pour exister, ont trouvé leur réponse : devenir des putains de la société de consommation. Un peu comme les stars qui prêtent leur physique pour vanter les mérites d’un antirides ou d’une marque de jeans…

Tout est sombre. Comme en des temps reculés à moins que ce ne soit dans un lointain futur. La faible lumière laisse apercevoir un hologramme. Une forme humaine, animale ? Happé par les sons, le regard est ensuite attiré par le premier animal d’une longue série. Construit à partir d’un rien, ce petit animal nous parle. Il vit au fond des eaux, des fonds marins, d’où nous venons, bien avant que BP rende invivable le milieu aquatique. Rejoint par un acolyte bien plus gros que lui, cet être inoffensif se laisse dévorer. On assiste alors au règne animal dans toute sa splendeur. Les plus faibles périssent, les plus forts résistent à l’image d’une société humaine. La manipulation des objets orchestrée par Nicole Mossoux nous amène dans un  « ici et maintenant » devenu flou et nous perd dans le foutoir de l’humanité. Les objets prennent possession du corps, se transcendent et se métamorphosent. Ils font leur danse, jouent avec notre perception, finissent par m’agacer, mais me fascinent au plus haut point. Le regard aimanté, la vision du monde se modifie et je me vois vivant au temps de la sorcellerie, où les objets avaient une puissance mystique, bien plus importante que la force consommatrice d’aujourd’hui.

C’est un univers en suspens, un au-delà fantasmagorique, éperdu d’onirisme. C’est du brut, entêtant, strident, comme la vie. Les jeux de lumière et la musique jouée en live par Thomas Turine illustrent ce bestiaire fantastique qui nous croque, nous dévore et finit par hypnotiser. Je mue, me transforme, pour ne faire plus qu’un avec mon assise et poursuivre la démence frénétique de cette danse d’objets.

Avec « Kafer Nahum« , je suis entré dans une nouvelle ère, celle de la mutation transgénique. Je ne suis plus tout à fait moi, plus tout à fait un autre. A suivre…

Laurent Bourbousson – www.festivalier.net

Au Théâtre des Doms:

« Trois vieilles », d’Alejandro Jodorowsky, par la Compagnie Point Zéro, jusqu’au 27 juillet, à 22h00,

« Kafer Nahum », de la Cie Mossoux-Bonté, au Théâtre des Doms, du 7 au 27 juillet.

 

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