Ils sont trois sur un plateau dépourvu d’effets. Deux danseurs et un guitariste. Deux âmes et un politique. Tels des énoncés de discours politiques, les accords joués par le guitariste résonnent dans les corps dansant leur état, leur passé et leur avenir. Lui, Idio Chichava, le noir, et son double, Frank Micheletti,  le blanc. Deux corps qui oscillent de manière différente, mais avec un but commun, nous raconter.

Tout commence dans la pénombre. Il bouge au centre du plateau. La faible lumière nous laisse l’entrevoir. Il est le berceau de l’humanité. Ses gestes lents marquent la difficulté de son être. L’acte de naissance est beau. Le tissu de ses muscles dessine son territoire.

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Scandée par les riffles, la danse d’Idio Chichava est lourde de sens. La couleur de sa peau nous immerge dans un pays lointain, meurtri, où le corps est torturé. À le voir s’enrouler autour de la ficelle raccordée à la guitare, je pense à la prison et à ses sévices. Un corps déchiré qui s’agite et nous emmène dans un ailleurs. Il faut partir vite, se dégager, aller vers, trouver asile dans un lieu plus serein, empreint de liberté. L’entrée de Frank Micheletti apaise la tension corporelle. L’un contrebalançant la force de l’autre, le duo se forme. Les corps se mélangent faisant disparaître la couleur de peau. Il est noir, il est blanc, il est un tout.
Ce tout libère les corps. Ils dansent à perdre haleine. La musique accélère le rythme, le regard s’immerge dans cet espace que les corps dessinent. Je suis ici, ailleurs, à l’intérieur, à l’extérieur.
Je m’accroche aux interprètes. Ils sont ma bouée de sauvetage. Je suis pris dans un naufrage. Un naufrage humain.
Puis, tout se calme. Frank Micheletti est seul en scène. Il nous offre une danse sensible dans laquelle le corps a toute sa place. Il suspend le temps, je reprends mon souffle. Je pense au duo passé. Je me sens tout à coup seul, comme si la perte de l’un amputait mon autre.
Je repense alors au spectacle d’Ayse Orhon, vu il y a un mois au Festival d’Uzès Danse. Elle dansait le silence, eux dansent le rythme. Elle m’offrait la peur du vide, ils m’offrent la peur du plein.

Ressurgit alors le double, pour une tombée en abîme, racontant les corps de l’apartheid, la peur de mourir ici. Une sombre histoire qui n’a de cesse de se répéter. Le langage du corps prend toute sa mesure. Il est politique, économique, porteur d’une histoire sociétale, et appartient à nos identités culturelles avant de nous appartenir. Idio Chichava danse jusqu’au noir. Il s’accroche au plateau, pour nous dire son combat, et libère son corps avec le dernier souffle de sa vie.

Je quitte la salle abasourdi, regagne la lumière crue du dehors et le monde bourdonnant autour de moi. Je viens d’assister à une leçon géopolitique, très lointaine de l’effervescence avignonnaise. Depuis, le corps d’Idio Chichava m’habite. Cette danse est un acte politique nous dépassant.

Laurent Bourbousson – www.festivalier.net

Espaço contratempo, de la compagnie Kubilai Khan Investigations, au Théâtre des Hivernales, tous les jours à 19h00. Rela^che le 17 juillet 2010

Crédit photo: Eric Boudet

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