La Condition des Soies. C’est un beau nom pour un théâtre, l’un des plus jolis lieux du Festival Off d’Avignon. On monte quelques escaliers pour entrer dans une salle ronde, tel un petit cirque d’Hiver.
À condition de soi.
À condition que soi…

Le matin, à 10h, il y a Aude Lachaise. Elle est danseuse. La piste est pour elle. Elle a juste assez d’espace pour créer le lien entre elle et nous. C’est à propos du sexe et du désir. De cul aussi. Mais aucune vulgarité car la «mayonnaise» (puisque c’est de cela dont il s’agit) demande du doigté et un joli tour de main et de bassin. Avec ses belles chaussures à paillettes dorées, elle arpente la scène pour susciter le désir d’un théâtre au croisement de la danse et du texte (combien se sont cassé le nez à vouloir lier les deux !).

Mais Aude Lachaise écrit bien. « Drôlement » bien. Une écriture complexe où le désir d’émancipation se cogne, se love au besoin d’aliénation à la gente masculine qu’elle associe à Marlon Brando. Au coeur de ce paradoxe, elle danse parce qu’il n’y pas que le CUL dans la vie : il y a aussi le « sexxxxe ». Elle joue avec les mots comme dans une partie de ping-pong où le spectateur est joueur (in)volontaire pour nourrir le désir de corps, de danse, de théâtre !

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Elle sait créer l’intimité avec distance, car le texte est suffisamment métaphorique pour susciter l’imaginaire. Je m’agite un peu ; je regarde à droite (« pas mal »). Et la partie continue, sans arrêts de jeu. Il n’est que dix heures du matin et déjà…Mais elle s’éclipse comme s’il lui fallait poursuivre l’ooeuvre ainsi commencée : celle d’une danse du ventre pour accoucher d’un essai dansé sur le discours amoureux.
Fin d’après-midi, à 18h, il y a Yves-Noël Genod. Il me croit mal intentionné suite à un article où je ne m’étais pas senti invité dans son univers florissant. Mais aucun de mes regards vers un artiste n’est figé dans le marbre. Nous évoluons tous. Ensemble. Tout n’est que désir. Après Aude Lachaise, j’ai envie d’entendre cet acteur.

La piste n’est pas encore à lui. À l’entrée, comme au bon vieux temps des premières parties, il y a Arthur Ribo pour nous offrir une coupe de champagne. Les théâtres seraient bien inspirés d’en faire de même et de réduire la voilure sur la communication sur papier glacé. Il nous invite à faire silence pour s’écouter. Joli moment. La communication est dans cet instant précieux. Il note ensuite dix mots donnés par la vindicte populaire ! Comme à la Société Générale, « avec quatre mots, je vous en donne 4000 ». Et le voilà parti pour une improvisation. C’est un festival. « In » et « Off ». Il jongle, rattrape, se remet à l’ouvrage. Sans filet. C’est gagné, les bulles de champagnes englobent, relient les mots et provoque l’émerveillement.
C’est alors qu’il arrive, livre de Shakespeare à la main (« Venus et Adonis »). Une heure de lecture, dans son «parc intérieur» : on peut s’y coucher, se lever, penser à autre chose, faire des liens improbables. À peine commencé, il évoque David Bowie. Alors qu’un fan lui tendit une rose, il promit au public un jardin pour en offrir une à chacun. Genod est Bowie. Et chacun de nous prendra « sa » rose : Marguerite Duras, Claude Régy, Jorges Luis Borges, le poète Wallace Stevens. Ils s’invitent dans la lecture. Comme des entremet(eurs). Plus que des apartés, ces textes, ces petites anecdotes font danser Genod tandis que Venus et Adonis prennent le temps de se conter. Cette « rocambolesque » histoire d’amour  a soudain des allures de chevauchée fantastique, comme au bon vieux temps des feuilletons où l’on pleurait d’avoir raté un épisode ! On rit beaucoup, on fait silence alors que les mots de l’acteur se cognent au mur pour créer l’écho. La profondeur de l’écriture prend alors tout son sens d’autant plus que le français n’est pas la langue de Shakespeare !
Puis, subitement, Genod s’approche. Il nous glisse une confidence personnelle à propos de Marguerite Duras. Peu à peu, son « parc intérieur » est un parterre de roses. For Pina.
Pascal Bély – www.festivalier.net

Yves-Noël Genod. Le Parc intérieur, variation sur Vénus & Adonis, le poème de Shakespeare.
« Marlon » d’Aude Lachaise
Théâtre de La Condition des soies. Jusqu’au 31 juillet 2010.

Crédit photo: Jérôme Delatour – Images de Danse.

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