Le chorégraphe sud-africain Steven Cohen est de retour en France. Il est l’invité pour deux soirées, du Centre Chorégraphique National de Montpellier. Depuis sa dernière création « Golgotha » vue lors du dernier festival d’Automne de Paris,  il est mon « pédé papillon ». Juif, homo, blanc, il porte ce soir des chaussures à très hauts talons et une robe « arc en ciel ». Ses grands cils illuminent son visage orné d’un maquillage fait d’étoiles filantes. Il nous offre une « performance » et deux films.

En levant la tête, on l’entend arriver. Il danse sur la voûte de verre qui relie les ailes du bâtiment. Nous devons presque nous coucher dans le hall d’entrée, yeux rivés vers le ciel. Il est notre danseur étoile. Sur la pointe des pieds, il regarde la ville, mais il est emmuré, encerclé par l’Agora, future « cité internationale de la danse ». Montpellier n’est pas Vienne, capitale où il provoqua ses habitants en 2007 alors qu’il nettoyait le sol avec une énorme brosse à dents et un diamant dans le cul (en mémoire aux juifs humiliés par les Viennois qui pendant la seconde guerre mondiale devaient lustrer  les trottoirs et les rues avec cet outil minuscule). À Montpellier, Steven n’ira pas au-delà du Centre. À croire qu’une fois arrivée en France, sa danse n’est plus politique. Il est au coeur d’une institution qui, ce soir, le maintient en ses murs (Au CCN, la politique est dans le petit livret distribué à l’entrée où l’on peut y lire cinq lettres adressées à Brice Hortefeux, ministre à l’époque de l’immigration et de l’identité nationale.)

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Il danse sur ce « plafond de verre » qui sclérose tant la société française. Son corps colle, se relève, s’élance puis retombe. Mon « pédé papillon » a du plomb dans l’aile. Il peut toujours brûler son tutu, il n’est guère plus allégé, tout au plus, son sexe se transforme-t-il en lance-flamme qu’il agite avec l’énergie de son corps. Quitte à se regarder le nombril, autant descendre plus bas. La magie n’opère pas. Le discours se réduit à d’amusants mouvements qu’un jet d’eau dirigé depuis une fenêtre, anéantit. Mes voisines adolescentes rient, gênées. Je ne leur demande même pas de se taire. Et si Steven Cohen nous renvoyait l’image d’une société française emmurée dont l’endurance n’irait pas plus loin qu’une éjaculation contenue ?

Nous sommes ensuite invités à rejoindre le studio Bagouet pour la diffusion des deux films : le premier sur sa performance à Vienne, le second sur la femme de ménage de ses parents (et qui l’a en partie élevé) où il lui offre un strip-tease pour son dernier jour de travail. Elle a plus de quatre-vingt-cinq ans (voir un extrait dans la vidéo d’Arte).

Entre ces deux écrins militants, nous avons droit à un échange convenu à partir d’explications qui n’en finissent plus. Steven Cohen semble s’ennuyer. On aimerait ne plus entendre ses mots, juste le regarder, s’asseoir en cercle autour de lui, fermer les yeux. Pour que sa danse du déséquilibre et de la provocation, nous redonne le goût de la poésie qui gratte, celle justement qui  pousserait les murs de nos cloisons.

Pascal Bély- www.festivalier.net

Steven Cohen au Centre Chorégraphique National de Montpellier dans le cadre de « Domaines » ; les 7 et 8 avril 2010.

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