Dans l’excellent journal de France Culture, Antoine Mercier accueille en direct du Salon du Livre, la philosophe Sylviane Agacinski pour son dernier ouvrage « Corps en miettes ». Elle dénonce l’instrumentalisation croissante du corps des femmes alors que « la procréation pour autrui » progresse. Après « le temps de cerveau disponible » cher à TF1, c’est le corps tout entier qui entre dans un processus de fabrication. Ainsi, le sujet moral s’effacerait au profit d’une séparation de l’âme et du corps. Pris dans cette marchandisation, les pays pauvres formeraient « un prolétariat biologique ».  Cette tendance inquiétante est incarnée par certains chorégraphes qui conceptualisent le corps en tenant à distance les affects du spectateur.

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Quelques jours plus tard, les deux artistes libanais Lina Saneh et Rabih Mroué proposent au 3 bis F  d’Aix en Provence « Appendice ». Alors que son mari est droit derrière son pupitre, Linah Saneh est assise à gauche, en fond de scène. Elle ne dira rien pendant les quarante-cinq minutes de la conférence, tout au plus nous gratifiera-t-elle d’un sourire de Joconde. Sa posture est radicale à l’image de sa détermination.

Tandis qu’il commence sa démonstration, je ne la quitte quasiment jamais des yeux comme si j’étais en résonance avec son combat à moins que je n’entre moi aussi en résistance face à cette forme artistique qui défie le spectateur. Il nous informe, tout en se désolidarisant, que Lina veut à sa mort être incinérée. Mais les religieux libanais ne l’entendent pas de cette oreille (si je peux m’exprimer ainsi). Pour contrer leur autoritarisme, elle envisage de se faire enlever les organes un par un pour disparaître à petit feu…Mais le droit s’en mêle. Rabih Mroué semble presque réjoui de cette issue juridique sauf que Linah persiste. Puisqu’il en est ainsi, elle détournera le droit en transformant son corps en objet artistique, d’autant plus que le projet sera partagé sur Internet, le village global.

Elle prend pour exemple, Orlan, artiste française qui n’a pas hésité à se faire opérer pour se métamorphoser en oeuvre d’art. Le corps de Lina sera donc vendu en miettes aux acquéreurs: là un bras, ici une jambe, jusqu’à épuisement du stock. Tout au long de la conférence, on navigue en eaux troubles  (fiction, réalité ?). Entre le corps voué à la religion et le corps pour autrui dont les dérives sont décrites par Sylviane Agacinski, Lina Saneh offre une troisième voix : le corps de l’artiste qui la (nous) protégerait de l’obscurantisme et de la marchandisation. Le propos est certes très politique, voire radical, presque cynique. Il a le mérite de poser les enjeux du corps marchand avec la complicité implicite de l’artiste.

À l’heure du débat sur le niqab en France, sur le corps objet de plus en plus manipulé sur scène faute de propos, « Appendice » est un ovni théâtral qui amuse, mais ne touche pas. En adoptant les codes religieux de la communication (ici le « prêche » du mari, là le corps statufié de la femme), « Appendice » crée une trop grande distance avec le spectateur là où précisément le corps de l’artiste et le corps social auraient pu se rencontrer. Lina Saneh et Rabih Mroué ont de l’avenir alors que le cynisme traverse tant d’oeuvres en France. Quitte à se brûler les ailes.

 

Pascal Bély, www.festivalier.net

« Appendice » de Lina Saneh au 3 bis F d’Aix en Provence les 26 et 27 mars 2010 dans le cadre de la programmation des ATP .

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