Nous sommes installés dans une salle, nommée étrangement « bac à traille ». Serrés les uns contre les autres, mamies, parents, enfants, adultes débordent des gradins. À ma droite, une dame de 82 ans me raconte l’histoire du lieu et de ce quartier d’Oullins ; à ma gauche, une grand-mère heureuse de venir avec sa petite fille, « parce que ce n’est pas rose tous les jours ». L’une et l’autre me compressent ; nous en rions. Le théâtre, contre vents et marées, reste l’un des rares espaces où l’on n’a plus peur d’être ensemble. Côte à côte.

Avant la représentation, la metteuse en scène Christiane Véricel  prend la parole. L’air grave, elle rappelle aux enfants une règle d’or : on ne franchit pas la ligne. La recommandation est indispensable à plus d’un titre : le plateau est saupoudré de sucre glace et parsemée de cacahuètes ! Mais surtout, cette ligne fixe une frontière où l’enfant apprend à regarder le spectacle du monde (ici à partir des ogres), à délimiter les espaces qui lui permettront de se socialiser (avec et malgré eux !).

« Les ogres ou le pouvoir rend joyeux et infatigable » peut donc commencer pour une heure de branle-bas de combat entre le ventre, l’esprit et le corps qui danse, autour d’un point central : un habitant sur six ne mange pas à sa faim dans le monde. Christiane Véricel s’engage à ce que la scène traite la question à partir d’un imaginaire bouillonnant qui finit par déborder de créativité tandis que la satire pique sur la langue. Tout le long, le franchissement de la « ligne » résistera à ce big-bang humanitaire.

À leur arrivée, les six enfants comédiens marchent sur des cacahuètes  et produisent des bruits de craquements comme un sol qui se fendille, métaphore de la sécheresse, mais aussi d’un tremblement de terre. Avec ce sol blanc parsemé de modestes  « Fabacées », je pense à Haïti. Cela ne me quittera pas comme si l’énergie créatrice de ces « ogres » était en empathie avec ce peuple pour qui « l’union fait la force ». Avec quatre comédiens adultes, l’ensemble de la troupe joue pour sa survie à la recherche de l’aliment qui se régénère dans un lien à la culture : à aucun moment, il n’est déconnecté de la nourriture intellectuelle (du savoir, de l’art, du jeu). Ce choix enchante parce qu’il relie en permanence le corps biologique au corps social, le citoyen à l’artiste. La cacahuète est le caillou du petit poucet ; la mandarine est une touche de peinture qui gicle sur la toile à moins qu’elle ne soit le nez du clown qu’on finit par avaler ;  le biscuit, une oeuvre d’art contemporain ;  le poulet est le corps du danseur écartelé par le mouvement. Mais ne nous y trompons pas : l’art, comme la nourriture, entraîne l’humain à utiliser toutes les ficelles du pouvoir et de la manipulation apprises très tôt tandis que les adultes, assurés par leurs savoirs, continuent leurs enfantillages « affamants » au service de stratégies « infamantes » qui réduisent la culture au divertissement.
Nous sommes donc au coeur d’une  oeuvre complexe, car ces « ogres » joyeux et roublards, déplacent les frontières en jouant des hiérarchies (entre ceux qui savent et ceux qui ont faim, ceux qui mangent et les ignorants). Ils tracent des nouveaux territoires où la recherche de la nourriture devient un art vital qui nécessite de se parler autrement, de dessiner les contours d’une autre éducation, plus seulement basée sur l’acquisition de savoirs descendants et de règles rigides qui paralysent la créativité.
Nos dix comédiens, tous engagés (mention particulière aux enfants, sidérants dont Luca d’Haussy) réussissent le pari un peu fou de jouer notre condition humaine à partir d’une question dont nous ne connaissons trop les réponses : pourquoi sommes-nous donc incompétents à résoudre la faim dans le monde ? Christiane Véricel s’amuse de nos faiblesses et de nos vanités, mais avec un regard profondément fraternel qui la conduit à nous nourrir plus qu’il n’en faut ! On aurait aimé quelques pauses pour digérer (juste un peu plus de liant et de respirations silencieuses!) mais le temps de l’urgence de l’artiste n’est pas celui du spectateur-citoyen.
Loin d’apporter ses réponses, elle provoque une turbulence qui fait de nous des ogres affamés, solidaires et joyeux. Le théâtre est infatigable à nous « rendre la tendresse humaine » (Louis Jouvet). Celle-là même qui nourrit son monde.
Pascal Bély, Le Tadorne
« Les ogres ou le pouvoir rend joyeux et infatigable »de Christiane Véricel a été joué du 26 au 31 mars à Oullins (69).

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