Pour Louis Jouvet, « le théâtre rend aux hommes la tendresse humaine ». Aujourd’hui, nous pouvons compter sur le théâtre belge et allemand pour « humaniser » les programmations « tendances » et déplacer le spectateur vers les eaux troubles que l’on éclaircit trop souvent pour ne plus le choquer. L’auteur et metteur en scène Franz Xaver Kroetz nous propose avec « Negerin » (négresse), une oeuvre qui permet à trois acteurs d’exception (Laurent Caron, Didier De Neck et Anne Tismer) d’éclairer le lourd climat social de notre époque.

À peine montons-nous les gradins posés sur la scène de la Comédie de Valence, qu’elle arpente le plateau. Pendant qu’une employée du théâtre vient rappeler les règles d’usage et faire la promo de la programmation (pourquoi nous infliger cette irruption telle une page de publicité au beau milieu d’un film d’auteur?), je la suis des yeux avec sa jolie robe blanche et noire. Alors que la lumière s’éteint peu à peu, que le décor se fait de plus en plus oppressant, elle disparaît pour réapparaître tandis qu’elle fait  une fellation. Elle finit par se tourner vers nous, étale le sperme délicatement et se passe du rouge à lèvres,  telle une star de cinéma. Nous sommes son miroir. L’instant est magnifique. D’elle, nous ne saurons jamais son prénom. De l’amant, non plus. Du mari qui ne tarde pas à faire irruption, pas plus.

Dans ce huit clos étouffant, les phrases sont amputées de leurs liaisons. Si la révolution industrielle a accompagné l’alphabétisation, notre époque ne garde que les mots « utiles » : le texte est mitraillé comme des coups de poings, parfois murmuré, obligeant le spectateur à faire preuve d’une très grande écoute. Cet humain-là, ne s’offre pas facilement. Le mari est donc parti et ne revient que pour chercher ses « slips propres ». Elle accueille cet amant qui se précipite sur son assiette, affamé du pouvoir qu’il croit détenir sur elle. Il se jettera sur elle ensuite pour une séance d’amour d’anthologie. Car dans cet appartement, on se jette sur tout ce qui bouge. À chaque instant, un fil se tend, prêt à casser pour un dénouement tragique. La force de la mise en scène est de nous faire vivre de l’intérieur la violence conjugale et la marchandisation du corps féminin. La bêtise crasse qui dégouline des médias et des mots de certains politiques trouvent ici un prolongement dans ce couteau pointé, dans cette veste de chasseur échangé entre les deux hommes, où le sang gicle d’un corps à l’autre.

L’instinct de propriété vient même se nicher là où on ne l’attend plus : « ne touche pas à mon assiette » dit l’amant au mari. C’est époustouflant de voir les corps ainsi propulsés de chaque côté de la scène, comme une partie de ping-pong dont nous serions les joueurs complices et eux la balle. Ce théâtre-là bouscule : depuis quand n’avons-nous pas vu cela sur scène ? Ici, on se touche avec les mains qui pénètrent, on se tue, on se baise, on s’aime. Ici, la musique ne s’écoute pas avec des enceintes criardes censées forcer l’émotion, mais à partir d’un vieux poste de radio où l’on diffuse « parlez-moi d’amour », « les sucettes» et de la musique militaire.  La poétique vient alors chasser la suprématie de la trique. Le plus extraordinaire est de ressentir l’enfance meurtrie chez ces trois personnages perdus : leur moindre geste traduit une cassure, un trauma qui se transmettrait entre classes défavorisées, comme la « chtouille » qu’elle est accusée de propager.

Anne Tismer est exceptionnelle parce qu’elle incarne la fraternité : elle est notre petite soeur au coeur de ce théâtre du sale qui nous la restitue à l’endroit où nous l’avions abandonnée. Là où le marketing (culturel) étouffe la voix de ceux qu’il marchandise.

Pascal Bély –www.festivalier.net

« Negerin » de Franz Xaver Kroetz a été joué les 4 et 5 février 2010 au Théâtre de la Ville à Valence.

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