Propos du metteur en scène David Bobée, feuille de salle de « Gilles« : « Entre pluridisciplinarité et délire loufoque, début de narration et fragmentation des scènes, entre exigence et générosité, la liberté de création est grande ; c’est ainsi que je souhaitais réaliser ce spectacle : au fil des répétitions et des improvisations des acteurs. Je voulais avant tout le laisser vivre pour, petit à petit, le découvrir »

Sur le plateau, de la terre, une voiture, un réverbère…Tous ces éléments seront crédités par le récit, mais, comme un souvenir de déjà vu…dans « La mélancolie des dragons » de Philippe Quesne : même si la terre remplace la neige, on peut se questionner. Les « clins d’oeil » n’en sont pas toujours et les « hommages » sont parfois douteux. Nous en verrons «malheureusement» d’autres plus loin dans la soirée.

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 » Gilles » – David Bobée.
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« la mélancolie des dragons » – Philippe Duquesne

Narration : « Ils ne savaient pas comment m’appeler « Gilles » c’est court à dire, comme ça c’est pratique». Le spectacle lui,  n’est pas court et il en perd toute sa force et sa puissance. « Pratique »… il l’est peut-être tant il est passe-partout, tant il veut éviter toute polémique, toute tension, toute émotion, tant il brosse dans le bienséant, le politiquement correct et le sens du poil, tant il gomme tout chemin de traverse. Pourtant, le chemin singulier de Gilles est hors des « sentiers battus » et remet en cause bien des conventions. Mais, on n’est là ni pour réfléchir, ni pour s’émouvoir, surtout pas pour être dérangés. Est-ce le «rejet» subit par « Nos enfants nous font peur quand on les croise dans la rue », (sa dernière création, pamphlet anti gouvernemental), qui a poussé David Bobee à faire cela ?

Les scènes sont sans fin et tuent tout le contenu émotionnel du propos. Allons-y, qui plus est accompagnés par un gentil « docteur » : naissance de Gilles (déjà sous les sunlights), mariage de Gilles, l’enfant qui grandit, le clown vagabond, le « vieil » homme qui ne veut plus de sa mémoire…Et de le faire descendre dans la salle pour se jeter dans des embrassades imposées et faire lever le public les bras en l’air. Et de faire descendre deux jeunes acteurs (ayant pour « particularité » d’être porteur de handicap) pour faire tournée de bisous à un public captif. Cela n’apporte rien, ni au propos, ni à la pièce, mais contribue à «plomber» un peu « l’ambiance ». « La Compagnie de l’oiseau mouche »(1) associée à ce projet  mérite meilleur écrin pour son talent que ce racket organisé qui la conduit à s’exhiber. Que se passerait-il si un spectateur agressé refusait les baisers, en ce lieu imposé ? Il me semble facile d’exploiter cette veine pour s’assurer (obliger) les applaudissements.

Le handicap, s’il empêche certaines choses, n’exclut pas le talent, mais ce qu’il renvoie, encore aujourd’hui, exige que le «metteur en scène» conduise le public, avec force, à lâcher les clichés et les peurs pour modifier son regard et laisser place à l’être. Le handicap, comme d’autres singularités, dérange encore et provoque de nombreux troubles de comportement, des lois seules n’y changeront rien.
Loin le temps où le fait d’être porteur de handicap ou d’une différence et d’être sur scène ne sera plus une performance en soi.
Loin le temps où la différence aura place comme « normale » et « évidence » au point de n’être même plus soulignée dans une feuille de salle. Cela aiderait pourtant probablement ces acteurs à se sentir reconnus comme vraiment « professionnels de la profession » ; et, par probable répercussion, aiderait, des milliers d’hommes et de femmes à se sentir reconnus. Ce n’est pas la personne porteuse de handicap qui doit changer pour se « mettre  dans » la société, c’est cette dernière qui doit bouger pour faire de la place à celui/celle, qui, quoi qu’il/elle fasse, ne pourra pas gommer sa particularité et de fait « rivaliser, comme il se doit ». Le « monde de l’art » peut offrir un espace possible pour changer les regards de nos peurs et nos intolérances. Que lorsqu’il s’y colle, il le fasse avec exigence, conviction et force.  J’oserais dire le mal-être de certains spectateurs autour de moi qui, de toute évidence, n’avaient qu’une envie, que ça finisse et sortir pour, peut-être, fuir le malaise d’avoir accepté « ce cirque » et applaudi quand même. Dois-je dire qu’il est loin d’être évident de rester bras croisés à attendre que le show des « claps claps » soit fini, qu’il est encore moins évident de se lever et de partir ou de se « lâcher » à contester. Mais quand on applaudit… qu’est-ce qu’on applaudit au juste ?
Au lendemain de ce « spectacle », ma colère est toujours là… j’en veux à ce « Gilles » raté, pour avoir, je crois, cherché le consensuel sur un « fond de boutique » compassionnel. Je suis en colère de n’avoir pu vivre les émotions allumées par un beau texte et qu’ont fait mourir cette mise en scène.  Je ne peux m’empêcher, tant certains tableaux en sont copie, de penser à une autre mise en scène et à un autre spectacle.
« Flash back » d’émotions qui, là, ont pu se vivre: « Questo buio feroce » de  Pippo DELBONO s’est joué dans la même salle quelques semaines avant « Gilles ». Il travaille avec des personnes en situation de handicap, elles sont indispensables à ses créations. Sans elles, il y aurait manque car ce qu’elles proposent comme acteurs ne peut être proposé que par elles. Le metteur en scène sait qu’il ne peut pas demander à un autre ce qu’il demande à celui-là, compte tenu de ce qu’il est et de ce qu’il peut seul traduire.
Là se montre la force de la singularité et se prouve la place de chacun comme indispensable à un tout.

Je veux oser croire au « bousculement » qu’a fait vivre à David Bobée la rencontre avec le handicap psychique. Mais je m’autorise à penser qu’il doit autre chose à cette rencontre que ce « salmigondis » et que ce qu’elle a éveillé en lui est d’une autre teneur.

 « Puisqu’on allume les étoiles, c’est qu’elles sont à quelqu’un nécessaires » ( MAIAKOVSKI)

Allumer les étoiles pour qu’elles nous soient utiles et fassent pétiller nos intelligences, nos cerveaux et nos coeurs, cela me semble être le minimum à demander à un créateur.

Des tableaux accumulés, quand bien même ils soient « subjectivement beaux », ne font pas un bon spectacle.

Ici quarante-cinq minutes auraient probablement suffi à faire lever le vent. Ce texte le méritait, ces comédiens aussi ! Une heure trente ont tout tué.

Que le créateur montre aussi à ceux qui croient en « Nos enfants » que le théâtre (subventionné ou non) n’a pas vendu son âme et que les enfants de demain pourront encore pousser les portes de cet ailleurs pour se remettre vent debout en allant croiser les « Saltimbanques ».

Bernard Gaurier – www.festivalier.net

« Gilles », de Cédric Orain, mise en scène de David Bobée a été joué du 12 au 14 janvier au Théâtre Universitaire de Nantes.

(1) Troupe professionnelle et permanente qui compte vingt-trois comédiens, personnes en situation de handicap mental.

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