Rien ne laisser présager que je quitterais cet espace d’art contemporain aussi troublé. Parce que la fatigue d’une journée de travail et la lassitude d’être si rarement enchanté par les propositions artistiques des programmateurs marseillais. Parce qu’il fallait oser entrer, dans ce lieu, anciennement bains douches, dans le quartier animé de La Plaine.

Ils sont dix, isolés. Ils forment une carte invisible reliés par des itinéraires que personne ne connaît. Ils sont couchés, debout, collés au mur, au sol. Ils ne parlent pas et font la pose. Suis-je le peintre ? Aucun n’adopte la même posture, mais tous semblent liés par un lien fraternel, à la fois déterminés à en découdre et profondément unis. La guerre serait-elle passée par là tant ils paraissent asphyxiés ? La blancheur du lieu contraste avec le patio où, à travers les vitres, des négociations semblent avoir lieues entre artistes et producteurs. Ce « dedans-dehors » me trouble : au patio, espace végétal et vivant, répond la galerie, lieu d’exposition de soi, minéral, où l’artiste creuserait sa tombe avec les mots. Mais est-ce si sûr ?


Je marche, comme s’il s’agissait de reconnaître les corps après une catastrophe. Je les regarde. Ils sont beaux ; ils ne parlent pas, à peine déstabilisés par les photographes qui mitraillent. Le médiatique est décidément partout. Comment s’avancer vers eux ? Le lien entre le public et l’artiste n’est pas donné ; il est à construire. Je suis spectacteur, sujet autonome. Je reconnais Clara Le Picard et Robin Decourcy, deux artistes marseillais soutenus par Le Tadorne, mais je reste mutique, comme paralysé : nos corps entrent en résonance sans trop savoir pourquoi. Commencée à 18h30, la performance collective de Leopold Pan Football ») n’a pas, au bout de quarante minutes, révélée tous ses secrets. L’humain a besoin de temps au moment où nos sociétés nous précipitent dans l’immédiateté.


C’est alors qu’un bras bouge ici, qu’un corps se déplace là, qu’une posture change de forme. Des mots sur le mur, sur le sol apparaissent comme si les expressions (« le corps parle », « je l’ai dans la peau », « c’est lourd à porter ») prenaient sens. Je découvre un morceau du puzzle de leur histoire à l’image d’une autobiographie que l’on effeuille (« La mort subite de ma mère me laisse encore vide d’une présence fantasmée »). Le viol, la mort, le secret, les désirs empêchés ponctuent ma déambulation. Ils ont tous la trentaine, mais la violence familiale n’a cure de l’époque. Les enfants seront toujours en proie à la fureur des adultes. Malgré Dolto. Les mots prolongent leurs corps et mon imaginaire les fait danser. Je m’attarde sur une main dont les mouvements dessinent la souffrance du poète. L’instant est précieux, unique. Autour des corps, l’espace social se crée. Les performeurs se lèvent, vont et viennent, reprennent leurs postures. On s’assoit à côté d’eux, on échange quelques mots, verre de vin à la main. Loin de la connivence, spectateurs et artistes font bloc. N’avons-nous pas tous ce soir-là de lourdes histoires familiales à porter ? C’est ainsi qu’une performance collective crée l’espace de la résonance.

Jamais, il ne m’a été donné à voir un tel processus de transformation, d’inclusion, de partage.

De fraternité.

On y revient. La famille est partout. 

Ce soir, les artistes marseillais, se sont tous donnés rendez-vous pour se mettre en jeu à dix. Les spectateurs dans les tribunes ont finit par envahir la pelouse et jouer dans l’herbe encore fraîche, mouillée et piquante de l’enfance.

Pascal Bély

www.festivalier.net


« Football », performance collective et individuelle de Leopold Pan a été présentée à la Galerie les Grands Bains-douches à Marseille.

Photos d’Emilie Prin-Derre avec son aimable autorisation.

Prolongations de FOOTBALL jusqu’au 18 juin à la galerie les Grands Bains Douches à Marseille.

 

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