Vendredi 15 mai 2009, 8h50. France Inter. Edwy Plenel, le patron du site d’information Médiapart, est l’invité de la rédaction. Ses propos dénoncent le climat autoritaire qui règne sur la profession de journaliste (poids des actionnaires privés, l’intervention directe de Sarkozy sur la nomination des PDG des médias publics). L’homme est convainquant. Jean-Luc Hess, le tout nouveau PDG de Radio France, débarque dans le studio, « parce qu’il passait par là ». Ancien journaliste, il sait manier le micro et parler à l’oreille de l’auditeur. Il réagit aux allégations de Plenel et assure que les journalistes « pourront continuer à aboyer ». Je frémis. En prenant de façon autoritaire l’antenne, Hess communique à partir d’une injonction paradoxale : « vous êtes libre de parole mais ce matin, j’impose un cadre qui vous empêche de la prendre ». De quoi devenir fou. À mesure que le dialogue s’instaure, le discours des deux hommes se fond, s’annule comme s’ils s’entretuaient. À trop rester entre soi, on finit par s’entredévorer .  L’auditeur est alors seul. Avec talent, Sarkozy alimente le cannibalisme.

19h30. « Le téléphone sonne », émission animée par Pierre Weill, accueille Dominique Paillé de l’UMP, Marielle de Sarnez du Modem et Daniel Cohn-Bendit d’Europe Ecologie. Les deux derniers ont envie de nous parler d’Europe mais Pierre Weill réduit le propos et cherche l’anecdote. Le débat, autour du sens du projet européen, se perd dans le détail des frasques de la politique française. L’auditeur est seul. L’inspiré Pierre Weill, en phase avec le système médiatique dénoncé par Edwy Plenel, cannibalise le fond et la forme.

20h30. Théâtre de Châteauvallon, lieu majeur de la création avant l’arrivée du FN à Toulon en 1995, année de la faillite des valeurs. Début du cauchemar. Nous y sommes encore. Ce soir, le metteur en scène David Bobée propose « Cannibales », sur un texte de Ronan Chéneau. Un groupe de jeunes spectateurs se manifeste bruyamment. Plus pour très longtemps. Alors qu’un couple de trentenaires se prépare à s’immoler, la tension dramatique monte dans la salle.

La pièce retrace le long processus qui les a guidés vers ce drame.  Cette « génération sacrifiée » devient l’héroïne et se fond dans le décor (mobilier Ikea, canapés, armoires transparentes à l’image d’une vitrine d’un grand magasin). Mais surtout, elle s’immisce dans notre histoire commune comme si le théâtre voulait relier ce que le pouvoir autoritaire en place clive. « Cannibales », en multipliant les références sociologiques, politiques, esthétiques, pose quelques repères au moment où nous en manquons cruellement. Comme un acte de résistance, la troupe s’empare de la scène, ingurgite les mots et les débite pour ne laisser aucune place aux doutes entre elle et nous. Comme s’il fallait nous parler coûte que coûte, nous écouter, sans nous neutraliser.

Comédiens, danseurs, acrobates tirent les fils, tendent les cordes, hissent les mats, dansent sur le lit, s’embrassent, s’engueulent pour quelques miettes abandonnées par terre. On fait des déclarations d’amour (il n’y a pas qu’internet et les SMS), on convoque le mythe (Spiderman) et la poésie en réponse à la perte des valeurs humaines, à la transformation du couple en unité de consommation. On y dénonce l’absence d’un discours de gauche proche des minorités et la faillite d’un système démocratique. Les acteurs parlent avec leurs corps, le sculptent avec leur imaginaire pour conquérir le nôtre. L’écoute est partout, aidée par une scène interactive, en trois dimensions, où le spectateur puise dans l’énergie de ses acteurs pour penser par lui-même.  Public et comédiens s’éloignent du rapport de force pour donner du sens à l’acte artistique, à l’image de ce couple pour qui le suicide reste le seul projet porteur de sens.

David Bobée est un scénographe hors pair qui évite soigneusement la culpabilisation individuelle et collective malgré le poids d’un héritage mortifère, celui de la révolution ratée de 1968. Il tente, comme beaucoup d’entre nous, d’inventer quelque chose de nouveau alors que la génération de 1968, toujours aux manettes du pouvoir médiatique et économique, créent les plafonds de verre qui empêche la jeunesse d’être autre chose qu’une force consommatrice.

Alors que la dernière scène nous « utopise », on se prend à rêver que la « France Inter » soit enfin le pays du rock ‘n’ roll.

Pascal Bély

www.festivalier.net

« Cannibales » de David Bobée par la Compagnie Rictus a été joué le 15 mai 2009 au Théâtre de Chateauvallon.

 

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