Troisième épisode de mon immersion dans le travail collectif du chorégraphe Michel Kelemenis. Aujourd’hui, la répétition se déroule sur le plateau du Pavillon noir. Guidé dans le noir à prendre place dans la salle, je m’installe tandis que Michel Kelemenis et Caroline Blanc font un filage de « viiiiite ». Alors que les lumières s’allument, je découvre un public d’enfants qui applaudit mollement la performance. Michel s’en émeut, mais poursuit inlassablement son travail pédagogique bien que la pression soit évidente à deux jours de la générale. Beauté d’un artiste qui s’engage coûte que coûte à expliquer, promouvoir son art. Sont-ils si nombreux aujourd’hui ?

L’ambiance n’est plus la même. Entre le studio et le plateau, du 3ème au sous-sol, de la lumière à l’obscurité, le groupe est tendu. Michel l’est aussi. Les détails techniques s’effacent pour faciliter le repérage des « points de butée », ceux qui font obstacle au positionnement individuel dans la danse collective d’ «Aléa». Tel un coach, Michel conseille chacun. Les danseurs semblent plus isolés ; des duos, des trios se forment comme pour se rassurer en attendant son tour ! Je ne vois que les traits tirés des visages avec l’impression qu’ils ne sont pas prêts. Ils me paraissent fragilisés. Mais que ne savent-ils donc pas ? Que travaillent-ils encore ? Je cherche, je scrute le moindre détail de leur travail d’orfèvre. Je ne saisis pas de suite ce qui se joue mais je sens que le plateau est un changement d’échelle qui dramatise les enjeux.

D’autant plus que la matière de la scène (bois, plastique) freine de nombreux danseurs. Le sol fait du bruit et installe une mécanique sourde : à chaque pas, un son. Michel précise : « il vous fait démécaniser vos jambes ». Ce bruit augmente la tension, rajoute un tempo inutile. Alors, faute de bande-son, il s’y colle avec ses onomatopées impossibles à retranscrire ! Puis, il prévient : « si on réussit les entrées, c’est magique ; sinon, on piétine la sortie » (les hommes politiques pourraient s’inspirer de cette maxime).

Alors que le filage d’ »Aléa » se prépare, Bastien revoit sa technique, Christian réintègre le groupe et l’oeuvre après sa semaine parisienne (il y présenta « Klap ! Klap ! »), Caroline se concentre, Marianne se fait une place, Tuomas et Olivier se rapprochent tandis que Gildas fait le tour du plateau. Ils dégagent presque un côté animal, cernés par les limites de la scène. L’expression « se jeter dans la fosse aux lions » prend tout son sens. C’est un collectif divers, comme si « Aléa » se nourrissait de leurs différences d’approches du geste dansé, de leurs corps éloignés des stéréotypes du danseur, de la complexité née de leurs articulations.

Ils habitent « Aléa », ce mot qui porte nos espoirs de sortie de crise, qui guide dorénavant nos projets. J’ai eu ce privilège de les observer, en veillant à ne pas franchir la limite, en ayant ce regard respectueux et curieux qu’une société devrait avoir envers ses artistes. Comme un réflexe à la tentation du repli, je me suis approché d’eux. Ils m’ont nourri de leur énergie pour redevenir créatif au cours de cette année qui s’annonce chaotique. Ils sont le moteur de notre croissance.

Michel monte dans les gradins et lance, juste avant de donner le top départ du filage: « Soyez clair avec vos camarades ».

Un chaleureux merci à Michel Kelemenis, Caroline Blanc, Olivier Clargé, Marianne Descamps, Gildas Diquero, Tuomas Lahti, Bastien Lefèvre, Christian Ubl, Nathalie Ducoin, Marie Tardif et Laurent Meheust.

Pascal Bély ,www.festivalier.net

A lire, le premier épisode: Michel Kelemenis à Aix en Provence : le making of de « viiiiite »(1/4) !
et le deuxième: Michel Kelemenis à Aix en Provence : le making of d' »Aléa »(2/3) !
Et la générale: Michel Kelemenis, chorégraphe.

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